suite de :  VIII - SFIO à la veille de la guerre de 1914 - quelle idéologie ?

 

28 juin 1914, l’archiduc autrichien François-Ferdinand et son épouse sont assassinés à Sarajevo, en Bosnie-Herzégovine sous tutelle autrichienne. L'Autriche-Hongrie accuse la Serbie d'avoir armé la main des terroristes. Après quelques semaines de tension, l'Autriche-Hongrie rompt ses relations diplomatiques avec la Serbie. La guerre menace entre les deux États, et au-delà, car l'Allemagne est alliée de l'Autriche-Hongrie, et la Russie, protectrice des Serbes, est l'alliée de la France...

Jaurès, dernier discours, Lyon-Vaise, 25 juillet 1914.

" Je veux vous dire ce soir que jamais nous n'avons été, que jamais depuis quarante ans l'Europe n'a été dans une situation plus menaçante et plus tragique que celle où nous sommes à l'heure où j'ai la responsabilité de vous adresser la parole. Ah ! citoyens, je ne veux pas forcer les couleurs sombres du tableau, je ne veux pas dire que la rupture diplomatique dont nous avons eu la nouvelle il y a une demie heure, entre l'Autriche et la Serbie, signifie nécessairement qu'une guerre entre l'Autriche et la Serbie va éclater et je ne dis pas que si la guerre éclate entre la Serbie et l'Autriche le conflit s'étendra nécessairement au reste de l'Europe, mais je dis que nous avons contre nous, contre la paix, contre la vie des hommes à l'heure actuelle, des chances terribles et contre lesquelles il faudra que les prolétaires de l'Europe tentent les efforts de solidarité suprême qu'ils pourront tenter.
Citoyens, la note que l'Autriche a adressée à la Serbie est pleine de menaces et si l'Autriche envahit le territoire slave, si les Germains, si la race germanique d'Autriche fait violence à ces Serbes qui sont une partie du monde slave et pour lesquels les slaves de Russie éprouvent une sympathie profonde, il y a à craindre et à prévoir que la Russie entrera dans le conflit, et si la Russie intervient pour défendre la Serbie, l'Autriche ayant devant elle deux adversaires, la Serbie et la Russie, invoquera le traité d'alliance qui l'unit à l'Allemagne et l'Allemagne fait savoir qu'elle se solidarisera avec l'Autriche. Et si le conflit ne restait pas entre l'Autriche et la Serbie, si la Russie s'en mêlait, l'Autriche verrait l'Allemagne prendre place sur les champs de bataille à ses côtés. Mais alors, ce n'est plus seulement le traité d'alliance entre l'Autriche et l'Allemagne qui entre en jeu, c'est le traité secret mais dont on connaît les clauses essentielles, qui lie la Russie et la France et la Russie dira à la France :
"J'ai contre moi deux adversaires, l'Allemagne et l'Autriche, j'ai le droit d'invoquer le traité qui nous lie, il faut que la France vienne prendre place à mes côtés."
À l'heure actuelle, nous sommes peut-être à la veille du jour où l'Autriche va se jeter sur les Serbes et alors l'Autriche et l'Allemagne se jetant sur les Serbes et les Russes, c'est l'Europe en feu, c'est le monde en feu.
Dans une heure aussi grave, aussi pleine de périls pour nous tous, pour toutes les patries, je ne veux pas m'attarder à chercher longuement les responsabilités. Nous avons les nôtres, Moutet [député SFIO de Lyon-Vaise] l'a dit et j'atteste devant l'Histoire que nous les avions prévues, que nous les avions annoncées ; lorsque nous avons dit que pénétrer par la force, par les armes au Maroc, c'était ouvrir l'ère des ambitions, des convoitises et des conflits, on nous a dénoncés comme de mauvais Français et c'est nous qui avions le souci de la France.
Voilà, hélas ! notre part de responsabilités, et elle se précise, si vous voulez bien songer que c'est la question de la Bosnie-Herzégovine qui est l'occasion de la lutte entre l'Autriche et la Serbie et que nous, Français, quand l'Autriche annexait la Bosnie-Herzégovine, nous n'avions pas le droit ni le moyen de lui opposer la moindre remontrance, parce que nous étions engagés au Maroc et que nous avions besoin de nous faire pardonner notre propre péché en pardonnant les péchés des autres.
Et alors notre ministre des Affaires étrangères disait à l'Autriche :
"Nous vous passons la Bosnie-Herzégovine, à condition que vous nous passiez le Maroc" et nous promenions nos offres de pénitence de puissance en puissance, de nation en nation, et nous disions à l'Italie : "Tu peux aller en Tripolitaine, puisque je suis au Maroc, tu peux voler à l'autre bout de la rue, puisque moi j'ai volé à l'extrémité."
Chaque peuple paraît à travers les rues de l'Europe avec sa petite torche à la main et maintenant voilà l'incendie. Eh bien ! citoyens, nous avons notre part de responsabilité, mais elle ne cache pas la responsabilité des autres et nous avons le droit et le devoir de dénoncer, d'une part, la sournoiserie et la brutalité de la diplomatie allemande, et, d'autre part, la duplicité de la diplomatie russe. Les Russes qui vont peut-être prendre parti pour les Serbes contre l'Autriche et qui vont dire "Mon cœur de grand peuple slave ne supporte pas qu'on fasse violence au petit peuple slave de Serbie". Oui, mais qui est-ce qui a frappé la Serbie au cœur ? Quand la Russie est intervenue dans les Balkans, en 1877, et quand elle a créé une Bulgarie, soi-disant indépendante, avec la pensée de mettre la main sur elle, elle a dit à l'Autriche "Laisse-moi faire et je te confierai l'administration de la Bosnie-Herzégovine". L'administration, vous comprenez ce que cela veut dire, entre diplomates, et du jour où l'Autriche-Hongrie a reçu l'ordre d'administrer la Bosnie-Herzégovine, elle n'a eu qu'une pensée, c'est de l'administrer au mieux de ses intérêts.
Dans l'entrevue que le ministre des Affaires étrangères russe a eu avec le ministre des Affaires étrangères de l'Autriche, la Russie a dit à l'Autriche: "Je t'autoriserai à annexer la Bosnie-Herzégovine à condition que tu me permettes d'établir un débouché sur la mer Noire, à proximité de Constantinople." M. d'Ærenthal a fait un signe que la Russie a interprété comme un oui, et elle a autorisé l'Autriche à prendre la Bosnie-Herzégovine, puis quand la Bosnie-Herzégovine est entrée dans les poches de l'Autriche, elle a dit à l'Autriche : "C'est mon tour pour la mer Noire." - "Quoi ? Qu'est-ce que je vous ai dit ? Rien du tout !", et depuis c'est la brouille avec la Russie et l'Autriche, entre M. Iswolsky, ministre des Affaires étrangères de la Russie, et M. d'Ærenthal, ministre des Affaires étrangères de l'Autriche ; mais la Russie avait été la complice de l'Autriche pour livrer les Slaves de Bosnie-Herzégovine à l'Autriche-Hongrie et pour blesser au cœur les Slaves de Serbie.
C'est ce qui l'engage dans les voies où elle est maintenant.
Si depuis trente ans, si depuis que l'Autriche a l'administration de la Bosnie-Herzégovine, elle avait fait du bien à ces peuples, il n'y aurait pas aujourd'hui de difficultés en Europe; mais la cléricale Autriche tyrannisait la Bosnie-Herzégovine [musulmane et orthodoxe]; elle a voulu la convertir par force au catholicisme; en la persécutant dans ses croyances, elle a soulevé le mécontentement de ces peuples.
La politique coloniale de la France, la politique sournoise de la Russie et la volonté brutale de l'Autriche ont contribué à créer l'état de choses horrible où nous sommes. L'Europe se débat comme dans un cauchemar.
Eh bien ! citoyens, dans l'obscurité qui nous environne, dans l'incertitude profonde où nous sommes de ce que sera demain, je ne veux prononcer aucune parole téméraire, j'espère encore malgré tout qu'en raison même de l'énormité du désastre dont nous sommes menacés, à la dernière minute, les gouvernements se ressaisiront et que nous n'aurons pas à frémir d'horreur à la pensée du cataclysme qu'entraînerait aujourd'hui pour les hommes une guerre européenne. Vous avez vu la guerre des Balkans [1912-1913. La guerre oppose une ligue balkanique (notamment Serbie, Bulgarie, Grèce) à l'Empire ottoman, puis les ex-alliés entre eux] ; une armée presque entière a succombé soit sur le champ de bataille, soit dans les lits d'hôpitaux, une armée est partie à un chiffre de trois cent mille hommes, elle laisse dans la terre des champs de bataille, dans les fossés des chemins ou dans les lits d'hôpitaux infectés par le typhus cent mille hommes sur trois cent mille.
Songez à ce que serait le désastre pour l'Europe : ce ne serait plus, comme dans les Balkans, une armée de trois cent mille hommes, mais quatre, cinq et six armées de deux millions d'hommes. Quel massacre, quelles ruines, quelle barbarie ! Et voilà pourquoi, quand la nuée de l'orage est déjà sur nous, voilà pourquoi je veux espérer encore que le crime ne sera pas consommé. Citoyens, si la tempête éclatait, tous, nous socialistes, nous aurons le souci de nous sauver le plus tôt possible du crime que les dirigeants auront commis et en attendant, s'il nous reste quelque chose, s'il nous reste quelques heures, nous redoublerons d'efforts pour prévenir la catastrophe. 
Déjà, dans le Vorwaerts, nos camarades socialistes d'Allemagne s'élèvent avec indignation contre la note de l'Autriche et je crois que notre bureau socialiste international est convoqué.
Quoi qu'il en soit, citoyens, et je dis ces choses avec une sorte de désespoir, il n'y a plus, au moment où nous sommes menacés de meurtre et, de sauvagerie, qu'une chance pour le maintien de la paix et le salut de la civilisation, c'est que le prolétariat rassemble toutes ses forces qui comptent un grand nombre de frères, Français, Anglais, Allemands, Italiens, Russes et que nous demandions à ces milliers d'hommes de s'unir pour que le battement unanime de leurs cœurs écarte l'horrible cauchemar. [Oui, mais quelles formes d'actions envisager en ces heures décisives ?]
J'aurais honte de moi-même, citoyens, s'il y avait parmi vous un seul qui puisse croire que je cherche à tourner au profit d'une victoire électorale, si précieuse qu'elle puisse être, le drame des événements. Mais j'ai le droit de vous dire que c'est notre devoir à nous, à vous tous, de ne pas négliger une seule occasion de montrer que vous êtes avec ce parti socialiste international qui représente à cette heure, sous l'orage, la seule promesse d'une possibilité de paix ou d'un rétablissement de la paix. "

Trois jours après, l'Autriche-Hongrie entrait en guerre contre la Serbie.

 

guerre

 L’Humanité, 28 juillet 1914, publie en première page, sur trois colonnes parallèles, les manifestes des sections nationales de l’Internationale ouvrière, française, allemande, italienne (qui ne sont pas exactement sur la même tonalité).

Voici le manifeste de la S.F.I.O :

" Manifeste de la Section française

Citoyens,

L’anarchie fondamentale du système social, les compétitions des groupes capitalistes, les convoitises coloniales, les intrigues et les violences de l’impérialisme, la politique de rapine des uns, la politique d’orgueil et de prestige des autres, ont créé depuis dix ans dans toute l’Europe une tension permanente, un risque constant et croissant de guerre.
Le péril a été subitement accru par la démarche agressive de la diplomatie austro-hongroise. Quels que puissent être les griefs de l’État austro-hongrois contre la Serbie, quels qu’aient pu être les excès du nationalisme panserbe, l’Autriche, comme l’ont dit bien haut nos camarades autrichiens, pouvait obtenir les garanties nécessaires sans recourir à une note comminatoire et brutale qui fait surgir soudain la menace de la plus révoltante et de la plus effroyable des guerres.
Contre la politique de violence, contre les méthodes de brutalité qui peuvent à tout instant déchaîner sur l’Europe une catastrophe sans précédent, les prolétaires de tous les pays se lèvent et protestent. Ils signifient leur horreur de la guerre et leur volonté de la prévenir. Les socialistes, les travailleurs de France font appel au pays tout entier pour qu’il contribue de toutes ses forces au maintien de la paix. Ils savent que le gouvernement français dans la crise présente a le souci très net et très sincère d’écarter ou d’atténuer les risques de conflit. Ce qu’ils lui demandent, c’est de s’employer à faire prévaloir une procédure de conciliation et de médiation rendue plus facile par l’empressement de la Serbie à accorder une grande partie des demandes de l’Autriche. Ce qu’ils lui demandent, c’est d’agir sur son alliée la Russie, afin qu’elle ne soit pas entraînée à chercher dans la défense des intérêts slaves un prétexte à opérations agressives. leur effort correspond aussi à celui des socialistes allemands demandant à l’Allemagne d’exercer auprès de l’Autriche son alliée une action modératrice. Les uns et les autres à leur poste d’action, font la même œuvre, vont vers le même but.
C’est cette forte, c’est cette impérieuse volonté de paix que vous affirmerez, citoyens, dans les réunions que nous vous invitons à multiplier. C’est pour affirme avec plus de vigueur et d’ensemble la commune volonté de paix du prolétariat européen, c’est pour concerter une vigoureuse action commune que l’Internationale se réunit demain à Bruxelles. En elle et avec elle, nous lutterons de toute notre énergie contre l’abominable crime dont le monde est menacé. La seule possibilité de ce crime est la condamnation et la honte de tout un régime.

A bas la guerre !

Vive la République sociale !

Vive le socialisme international.

BEUCHARD, BRÆMER, BRACKE, CAMÉLINAT, COMPÈRE-MOREL, DORMOY, DUBREUILH, DUCOS DE LA HAILLE, GÉRARD, GRANDVALLER, GROUSSIER, GUESDE, HÉLIÈS, HERVÈ, JAURÈS, MAILLET, PÉDRON, POISSON, RENAUDEL, ROLAND, ROLDES, SEMBAT, VAILLANT, UHRY. "

Le lendemain 29 juillet, le Bureau de l'Internationale socialiste se réunissait à Bruxelles, sans prendre de décision. Le même jour, la Russie commence à mobiliser contre l'Autriche-Hongrie. Le 30, Russie, alliée de la Serbie, proclame la mobilisation générale contre l'Autriche-Hongrie et l'Allemagne. Cette mobilisation, ordonnée sans que la Russie ait eu recours à la concertation que l'alliance franco-russe rendait obligatoire, mettait la France devant le fait accompli.
Le 31, l'Allemagne envoie un ultimatum à la France pour qu'elle ne soutienne pas la Russie et reste neutre. Le 31 juillet au soir, Jaurès est assassiné. Le lendemain 1er août, l'Allemagne déclare la guerre à la Russie. Le 2 août, mobilisation générale en France. Le 3 août, l'Allemagne déclare la guerre à la France et à la Belgique. L'irréparable que Jaurès avait annoncé était donc accompli.

Les spéculations sur l'attitude que Jaurès aurait pu avoir en ce début août me semblent vaines, tant elles relèvent des justifications de l'attitude du parti socialiste S.F.I.O en ce début de conflit, et tant elles ont pu relever, par la suite, et tout particulièrement au moment de la scission socialiste de 1920, des critiques de cette attitude.
Mais pour comprendre où en était Jaurès en cette veille tragique du conflit, il est bon de tourner la première page de L'Humanité journal socialiste du 1er août 1914, encadrée de noir et entièrement consacrée à la vie, et à la mort, du directeur du journal et leader socialiste, pour lire au verso, ce court billet de Marcel Cachin, billet qui n'est pas particulièrement mis en valeur, et qui (est-ce pour cela ?) tranche singulièrement avec ce qu'on pourra lire dans le journal les jours suivants. 

LA DERNIÈRE DÉMARCHE DE JAURÈS ÉTAIT POUR LA PAIX

" On avait pendant toute la fin de l'après-midi, entendu dans les couloirs de la Chambre les nouvelles mauvaises qu'y répandaient les ministres Augagneur [ministre de l'instruction publique, parti républicain socialiste] et Dalimier [sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts, radical]. 
M. Malvy [ministre de l'intérieur, radical], à son tour, vint au Palais-Bourbon, et Jaurès l'interrogea avec anxiété sur l'état des négociations, sur l'attitude du ministère, sur le résultat qu'il escomptait de la proposition anglaise de Sir Edward Grey. [Grey est le secrétaire au Foreign Office. La Grande Bretagne, alliée de la France, pousse la Russie au compromis et demande une réunion des ambassadeurs des puissances européennes]
Le ministre de l'Intérieur répondait que le gouvernement français aidait le ministre anglais de son mieux, de tout son pouvoir, que la conversation continuait malgré la gravité des événements.
Et notre grand ami avec sa passion lucide, le pressait de préciser, de lui dire de quelle façon le ministère appuyait la proposition, s'il y mettait tout l'accent, toute l'ardeur nécessaires, le désir entier de paix qui devait être à cette heure l'unique pensée de tous. Jaurès faisait remarquer au ministre combien grande, combien immense serait la responsabilité du ministère français s'il avait méconnu la nécessité urgente qui s'imposait à lui de faire sur la Russie une pression décisive, qui seule pouvait sauver la paix. 
Il ne suffit pas, ajoutait-il, de prolonger mollement la conversation avec la Russie. Il faut lui tenir un langage ferme, énergique. [Le président de la République, Poincaré, et le président du Conseil, Viviani, sont rentrés le 29 juillet d'un voyage en Russie dont les résultats sont bien vagues : les Français disent avoir modéré le Tsar, le Tsar dit avoir l'appui entier des Français] Il faut lui faire remarquer que, dans le conflit qui menace, la Russie court des risques infiniment moindres que la France ; que la France, en vérité, va subir le choc le plus rude et le plus décisif, et que, dans ces conditions, notre pays a le droit de demander à son alliée d'aller aussi loin que possible dans la voie indiquée par l'Angleterre. Il faut que la Russie accepte la proposition anglaise ; sinon la France a le devoir de lui dire qu'elle ne la suivra pas, qu'elle restera avec l'Angleterre. [Donc, provisoirement, neutralité]
Si cette pression n'est pas faite énergiquement, vigoureusement, alors c'est l'irréparable qui va s'accomplir, et la responsabilité du gouvernement va être terriblement engagée. Il apparaîtra que notre pays, hélas ! au lieu de parler haut pour défendre son intérêt, est vassal de la Russie, qui, par amour-propre, l'entraîne hors de sa voie. [On ne pouvait plus nettement dire que cette guerre, que l'on va présenter comme celle de la défense de la République et de la démocratie contre l'impérialisme allemand, était voulue par l'autocrate de Moscou]
Le ministre écoutait cette ardente prière du bon Français clairvoyant et sage, en l'assurant de son bon vouloir. Mais le ton n'y était pas ; il apparaissait que M. Malvy ne se rendait pas compte, comme l'eût voulu Jaurès, de l'extrême urgence, de la nécessité impérieuse de la démarche dont il l'entretenait.
Il voulut alors aller voir le président du Conseil ; et avec quelques amis  avec Bracke, Bedouce, Renaudel, Jean Longuet,[dirigeants socialistes], nous nous rendîmes au ministère des affaires étrangères.
M. Viviani ne put recevoir la délégation : le sous-secrétaire d'État, M. Abel Ferry, prit sa place. [Viviani, président du Conseil depuis le 13 juin, est également ministre des affaires étrangères ; Viviani, ancien socialiste, est désormais "républicain socialiste". Jaurès et lui se connaissaient d'autant mieux que Viviani avait été co-fondateur de l'Humanité avec Jaurès en 1904]
A nouveau, avec plus de force, d'éloquence, de décision que jamais, en une conversation où il mit toute son âme, il fit à nouveau à M. Ferry les déclarations que nous venons de rappeler. A un moment donné, le ministre entraîné lui-même par la logique impérieuse de son interlocuteur laissa échapper : "Comme je regrette, M. Jaurès, que vous ne soyez pas au milieu de nous pour nous aider de vos conseils ! ". Il n'y avait, en effet, qu'à s'incliner devant tant de bon sens et de vigueur.
Notre pauvre ami devait lui-même reprendre pour les lecteurs de l'Humanit d'aujourd'hui le point de vue qu'il venait de défendre devant les ministres impuissants et aveuglés. Il devait à cette table du journal écrire l'article décisif par lequel aurait été dégagée immédiatement la responsabilité de notre Parti. [Jaurès a été assassiné pendant le repas qu'il prenait le 31 au soir avant de se rendre au journal. On se doute, à la lecture de ce qui précède, que cet article "décisif" aurait eu une tonalité bien différente de ceux que va proposer le journal à partir du 2 août]
Le plus odieux des attentats l'en a empêché pour le malheur de la France, du socialisme international et de la paix du monde.
Marcel CACHIN [député socialiste de Paris et rédacteur de l'Humanité] "

 

L'Humanité journal socialiste, 4 août 1914, appelle tristement aux obsèques de Jaurès. La veille, l'Allemagne a déclaré la guerre à la France... 

 

" POUR LES OBSÈQUES DE JAURÈS

 

La mort de Jean Jaurès, frappé en pleine bataille par la balle d'un fanatique, est un deuil pour le Socialisme, pour la République et pour l'Humanité. Le pays tout entier, sans distinction d'opinion politique, s'est incliné devant la tombe prématurément ouverte de ce glorieux champion de toutes les grandes causes, et, des calomnies misérables qui l'ont si souvent poursuivi sans l'abattre, il ne reste plus aujourd'hui qu'un souvenir à demi effacé.
Jaurès est mort pour son parti, pour son pays, pour l'idéal d'universelle justice auquel il avait voué ses jours. Au seuil de cette guerre sinistre, dont il avait tout fait, l'ayant prédite, pour conjurer l'approche, son sang aura été le premier répandu.
Il était l'Apôtre ; il est maintenant le Martyr. 
Dans quelques heures, sa dépouille mortelle quittera la modeste demeure où s'abritaient ses affections intimes et son labeur public, et s'acheminera lentement vers l'éternel repos de la tombe.
Tout ce qui reste encore dans notre cher Paris de travailleurs socialistes [la mobilisation a déjà eu lieuse joindra au cortège funèbre de celui qui, durant tant d'années, fut la plus grande voix de son Parti et dont la parole innombrable a si longtemps prêté l'éclat de sa magie sonore à la revendication du prolétariat.
Mais ce ne sont pas seulement les militants socialistes qui feront à l'assassiné ce suprême cortège. Les démocrates se souviendront que celui qui n'est plus n'a jamais séparé dans son vivant apostolat l'évolution démocratique du mouvement socialiste. Le socialisme n'était pour lui que l'aboutissement dernier et la forme supérieure de l'idée de démocratie. Ils viendront donc saluer l'homme qui a le plus fait, en dépit des violences et des incompréhensions des dirigeants des mauvais jours, pour maintenir intact, au cœur des prolétaires meurtris, la confiance dans la République.
Et tous les pacifiques, et tous les pacifiste seront des nôtres, également. C'est parce qu'il a voulu la paix entre les peuples que Jaurès a été le plus souvent outragé. C'est à la cause de la paix qu'ont été sa dernière pensée et son dernier effort. Après l'avoir servie sans défaillance, il est tombé pour elle, assassiné par un soi-disant patriote.
Par la magnificence de son verbe oratoire, Jaurès était un pur Français de la pure France, de cette France héroïque et douce dont la culture et les révolutions ont si souvent remué le monde. Il a servi son peuple par le prestige inégalé d'une action politique faite - on s'en convaincra un jour - de continuité admirable et de surprenante clairvoyance ; il l'a servi par son désintéressement absolu, par cette générosité entière où se marquaient tout son amour, tout son respect de la race humaine. C'est pourquoi tous les hommes de cœur, tous les Français pour qui la France représente avant tout la revanche de l'idée sur les victoires de la force, [dialectique de l'idée et de la force : cette reprise d'un thème cher à Jaurès est la seule allusion presque directe à la guerre : en l'occurrence la France, "la pure France", représente l'idée, l'Allemagne la force...] assisteront tout à l'heure aux funérailles de l'homme en qui le socialisme ouvrier, la paix humaine et l'idée française se sont unis avec splendeur.

suite : Les socialistes français et la guerre de 1914 - le passage à l'Union sacrée