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suite de : VII - SFIO à la veille de la guerre de 1914. Élections législatives du 10 mai 1014

 Quelques semaines à peine séparent le bon score électoral de la SFIO de mai 1914, évoqué hier, et le déclenchement du catastrophique conflit mondial, fin juillet. L'engrenage du 28 juillet au 3 août allait précipiter la France, et la SFIO, dans la guerre. Le socialisme français, qui avait si clairement et fermement proclamé son désir d'éviter la guerre, se trouvait brutalement placé devant l'heure de vérité. On sait combien son acceptation de la guerre et de l'Union sacrée lui seront ad vitam eternam reprochée par le communisme qui allait naître de cette guerre, et de son refus. Comme je l'ai écrit au début de cette série d'articles, il n'est ici aucunement question de faire un mauvais procès a posteriori à la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière). Mais il s'agit de comprendre en quoi cette volte-face si rapide était d'une certaine façon révélatrice de la nature de ce parti électoralement ouvrier, mais dirigé par des professionnels de la politique parlementariste, dont bien peu étaient d'extraction ouvrière (y compris les chefs du courant le "révolutionnaire", dont Guesde). Un parti traversé par les débats qui agitaient également les les sociaux-démocrates allemands : marxisme orthodoxe ? révisionnisme ? On en trouve l'écho dans deux articles du journaliste et théoricien socialiste Charles Rappoport [1], publiés dans l’Encyclopédie socialiste syndicale et coopérative de l’Internationale ouvrière, (Paris, Aristide Quillet, 1912), que dirigeait le guesdiste Compère-Morel.

[1] Charles Rappoport [1865-1941], fils d’une famille bourgeoise juive de Lituanie, alors russe, avait rompu avec le judaïsme, milité dans les rangs des populistes, ce qui lui avait valu l’exil en Suisse, où il rencontre le socialisme anti-marxiste, puis en Angleterre, où il fréquente Engels sans se convertir au marxisme. Installé en France en 1897, il milite avec les socialistes indépendants de Jaurès, avant de se retrouver chez les Guesdistes en 1904. Sa conversion au marxisme était alors totale.

« La démocratie et la lutte des classes. Les intellectuels.

 

Les révisionnistes, ou les réformistes, invoquent les progrès démocratiques en faveur de leur théorie d’atténuation de la lutte des classes. Ils invoquent le fait de la sympathie croissante des intellectuels pour la classe ouvrière et les idées socialistes. Examinons ce que représentent les intellectuels.
[Les intellectuels qu’il vise ici sont « vraiment » des intellectuels, c’est-à-dire des hommes de lettres, des artistes, des scientifiques, et non pas la « plèbe intellectuelle » des enseignants, des cadres moyens, etc.
Ce sont des couches, dit Kautsky [dirigeant socialiste allemand], qui témoignent de plus en plus de sympathie au prolétariat et au socialisme. Elles n’ont pas d’intérêt de classe précis, par profession elles sont très accessibles aux vues scientifiques ; aussi des considérations intellectuelles peuvent-elles très bien les amener à certains partis politiques. La banqueroute théorique de l’économie bourgeoise, la supériorité théorique du socialisme devaient forcément leur apparaître.
Les intellectuels sentent également que les autres classes cherchent à ravaler toujours la science et l’art ; de plus, comparé surtout à la décadence fatale du libéralisme, le succès, le progrès irrésistible de la démocratie socialiste en impose à plus d’un. La sympathie pour les ouvriers, le socialisme deviennent populaires chez les gens instruits. Il n’existe peut-être pas de salon où l’on ne se heurte à un ou plusieurs socialistes.
Si ces cercles d’hommes cultivaient signifiaient la bourgeoisie, sans doute nous aurions partie gagnée, et la révolution sociale serait superflue. On pourrait fort bien s’arranger à l’amiable avec eux ; l’évolution lente, silencieuse, n’a pas à redouter de leur part quelque empêchement violent.
Mais ils ne forment qu’une partie de la bourgeoisie. Ils écrivent, il est vrai, et parlent en son nom, mais ne déterminent pas son action. C’est sur ses actes et non sur ses paroles que l’on juge une classe ou un homme.
De plus, cette fraction de la bourgeoisie qui témoigne des sympathies prolétariennes en forme la partie la moins propre au combat et la moins combative.
Autrefois, certes, quand même dans la masse des gens cultivés, le socialisme était flétri comme un crime, comme une démence, les éléments bourgeois ne pouvaient venir au mouvement socialiste qu’en rompant avec tout leur monde. Quiconque abandonnait alors les sphères bourgeoises pour aller au socialisme avait besoin, pour le faire, d’une énergie, d’une passion et d’une conviction révolutionnaires beaucoup plus grande qu’il n’en fallait à un prolétaire. Et, en thèse générale, ces éléments étaient les membres les plus révolutionnaires du parti et nourrissaient les idées les plus radicales.
Il en est tout autrement aujourd’hui : le socialisme est accepté dans les salons, il n’est plus besoin d’une énergie particulière, il n’est plus nécessaire de rompre avec la société bourgeoise pour porter le nom de socialiste. Rien d’étonnant dès lors que ces nouveaux venus restent imbus des idées et des sentiments traditionnels de leur classe.
Mais les méthodes de combat des intellectuels sont différentes de celles du prolétariat. Ce dernier doit opposer à la richesse et à la force des armes la puissance du nombre et le faisceau de ses organisations de classe. Les intellectuels sont en nombre insignifiant et dénués de toute organisation de classe. Leur seule arme est la persuasion par la parole et par l’écrit, la lutte menée avec les « armes morales », à l’aide de la « supériorité morale » ; les socialistes de salon voudraient bien voir décider ainsi les luttes de classes, les luttes prolétariennes. Ils se déclarent prêts à accorder au prolétariat leur assistance morale, mais à condition qu’il renonce à la violence, non seulement à condition qu’il renonce à la violence, non seulement là où elle est sans espoir – les prolétaires l’abandonnent également dans ce cas, - mais même quand le succès est probable. Aussi cherchent-ils à frapper de discrédit l’idée de révolution, à représenter celle-ci comme un moyen inefficace. Ils s’efforcent de séparer du prolétariat une aile de réformistes. Ils accomplissent donc une œuvre de division, d’affaiblissement.
Tel est, jusqu’à présent, le seul résultat produit par ce commencement de conversion des intellectuels au socialisme. »

Après ces lignes, oh combien prémonitoires, voici, toujours sous la plume de Charles Rappoport , quelques lignes encore publiées dans l'Encyclopédie socialiste en 1912.  Leur optimisme plus que prudent contraste avec l'optimise béat de certains de ses camarades, et annonce déjà, d'une certaine façon, la tourmente qui viendra plus vite que prévu.

"L'action parlementaire est liée naturellement à l'action électorale qui, bien conduite, est une admirable occasion de propagande socialiste. Toute victoire, toute augmentation du nombre des voix socialistes marque un progrès, une étape socialiste dans la région - si les voix sont réellement socialistes [allusion aux alliances électorales avec les radicaux et radicaux socialistes...]. Le Socialisme s'est imposé au pouvoir et aux classes dominantes, a cessé d'être traité comme un crime politique grâce à nos succès électoraux éclatants, grâce à la croissance de notre nombre.
Les élections sont aussi un moyen de nous compter, de mesurer nos forces, nos progrès périodiques, de prendre l'habitude de nous mesurer avec nos adversaires.
Mais le but principal de l'action politique est la conquête du pouvoir.  [Pour les plus réformistes des réformistes, le but ultime n'était plus la conquête du pouvoir politique, permettant d'assurer le passage au socialisme ; il s'agissait "seulement" d'aménager le système capitaliste ad vitam eternam ]  
Comment conquerrons-nous le pouvoir politique ? On ne peut rien dire sur cette manière avec certitude, mais quelques suppositions sont permises.
La Révolution sortira de la situation où se trouve engagée notre société. Deux faits de premier ordre frappent tout observateur : les organisations capitalistes et patronales, sous formes de trusts, et la menace de la guerre européenne toujours suspendue sur nos têtes. Examinons ces deux faits.
- Les trusts deviennent tout puissants. Ils brisent toute résistance ouvrière. Les chances de grève deviennent de plus en plus douteuses. Les formidables lock-out exaspèrent la lutte des classes. Ils mettent en échec les pouvoirs publics eux-mêmes, se moquent des lois, font et défont les gouvernements. Le peuple supportera-t-il le joug despotique du capital trusté et vivra-t-il éternellement en esclave ? Les pouvoirs publics perdront-ils tout prestige et seront-ils considérés comme des domestiques à tout faire du Capital ? Le veau d'or sera-t-il roi ? Science, littérature, art et beauté, tout se prostituera-t-il devant sa toute puissance ? Une oligarchie plus tyrannique que tous les despotismes connus jusqu'ici arrêtera-t-elle tout progrès, tout élan, toute évolution ? Si oui, ce serait la mort de la société aux pieds de Rockfeller, de Gould, de Vanderbilt, etc.
Mais cette éventualité est contraire à toutes les lois de l'Histoire, à tous les précédents. Toutes nos analyses précédentes le contredisent. La vie moderne est un perpétuel mouvement. Les forces prolétariennes sont en marche. Les trusts soulèvent contre eux le prolétariat et une grande partie des classes moyennes. La résistance grandira et deviendra formidable. C'est la Révolution avec toutes ses conséquences, et d'autant plus facile que les trusts auront réalisé, par la concentration de la production et de la possession poussée à l'excès, les conditions matérielles du régime collectiviste. Les expropriateurs de tous seront expropriés à leur tour... La Révolution sera faite ! 
Le militarisme devient le plus grand mal de l'époque. La guerre est le plus grand ennemi du prolétariat. Nous avons beau accumuler des millions d'adhérents, nos trésors de guerre ont beau se remplir, la guerre lance les prolétaires les uns contre les autres. Les libertés publiques sont supprimées, nos trésors de guerre dissipés ! Aussi quel admirable moyen pour les classes dominantes de se débarrasser de leurs adversaires, de les décimer mieux et plus efficacement qu'avec des prisons, des potences, qui font trop de bruit pour peu de besogne. Avec la croissance de la classe ouvrière, en face de la marée socialiste qui monte, qui monte, les classes dominantes seront tentées de jouer le tout pour le tout. Le prolétariat doit suivre avec la plus grande attention la politique étrangère des classes dominantes, qui ne cessent de jouer avec le feu. Car elles savent la force dont elles disposent pour mater leurs adversaires dans cette faculté d'exciter les passions chauvines.
Mais le danger de la guerre est conjuré par la raison même qui la fait naître : la croissance du prolétariat révolutionnaire. La peur de la Révolution est à la fois un excitant pour les partis de la guerre et un obstacle à l'accomplissement du criminel dessein. Voyez l'Allemagne.
"Pour comprendre, écrit Michel Pavlovitch déjà cité, les raisons qui empêchent l'Allemagne, malgré son formidable matériel de guerre, de se lancer dans une aventure extérieure, il suffit de relire le discours du prince Henri de Prusse, frère de Guillaume II, aux vétérans du 35e bataillon, quelques jours après les funérailles de Singer, où le royal orateur montre que l'Allemagne ne risque rien du côté de l'ennemi extérieur - qui peut à son gré lui envier ses forces - mais que toute l'armée doit se grouper autour de l'empereur contre l'ennemi intérieur, chaque jour plus menaçant. Il suffit, d'autre part, de remarquer l'énorme impression produite sur la bourgeoisie internationale par la magnifique démonstration des Berlinois à ces mêmes obsèques de Singer, où la social-démocratie allemande montra son merveilleux esprit de discipline et la puissance de son organisation.

[Mikhaeil Pavlovitch, Le conflit anglo-allemand, la guerre improbable, Paris, Giard et Brière, 1912. Mikhaeil Lazarevitch Weltmann, dit Pavlovitch, socialiste russe (bolchevik) ][Un million de Berlinois avaient suivi les obsèques du dirigeant social-démocrate Paul Singer. Sur Singer, cf. : http://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1911/01/lt19110129.htm ]

Pendant la crise marocaine [En 1911 la France et l'Allemagne ont été au bord du conflit à cause des prétentions des deux impérialismes sur le Maroc. L'impérialisme français l'emportera au prix d'un compromis], la presse pangermaniste  ["Intégrer au Reich tous les territoires de langue allemande", tel était son thème, qu'Hitler n'aura qu'à reprendre]  ne cessa pas de dénoncer les millions de social-démocrates comme "le soutien de l'étranger" empêchant par leur attitude antichauvine et antigouvernementale de "causer sérieusement" avec la France.
Il est probable que la folie des armements croissants, dont on ne voit pas la fin, et les ambitions des classes dominantes provoqueront une déflagration. Et les désastres et les ruines seront tels, prendront des proportions si effrayantes, qu'à un moment donné, le seul parti qui a toujours combattu la guerre, pourra grouper autour de lui une majorité chargée de haine et de révolte, frémissante et décidée à tout. [Rappoport ne semble pas imaginer que les socialistes puissent empêcher la guerre, mais il n'imagine pas du tout qu'ils puissent la soutenir]
Il est peu probable que nous ayons une crise révolutionnaire au début du conflit. Ce n'est qu'au cours ou à la fin de la guerre que les passions révolutionnaires peuvent atteindre leur maximum. Et la Révolution éclatera, balayant les artisans des désastres ! [Vision prémonitoire pour la Russie, et, à tout le moins pour la Hongrie, l'Allemagne, en ce qui concerne l'éclatement de la Révolution ; mais pas pour la France... nous y reviendrons]

Les conditions de notre victoire.

Tout cela ne sont que des suppositions, des possibilités, des hypothèses qui peuvent ne pas se réaliser. Mais, dans l'état actuel de l'Europe, il faut envisager cette éventualité. En tout cas, nous ne vaincrons qu'à trois conditions :
1° L'évolution économique et politique doit être assez avancée. Le capitalisme doit être développé à son plus haut degré. La démocratie doit être un fait accompli.  [c'est cette donne qui fera considérer la révolution russe de 1917, dans un pays économiquement arriéré, comme une aventure prématurée et dangereuse]  
2° La majorité du prolétariat doit être consciente et organisée (ou une élite pouvant entraîner la majorité, c'est-à-dire une minorité très importante, très puissante, très populaire et très prudente).
3° L'immense majorité de la nation doit être détachée du régime actuel, n'espérant plus rien de lui et tout d'un changement.

En attendant, nous n'avons qu'une chose à faire : fortifier nos organisations, intensifier notre propagande, écarter tout ce qui pourrait nuire à notre recrutement, utiliser toutes les formes de l'action, et par dessus tout sauvegarder notre unité de classe, notre substance socialiste.
Ne rien faire qui pourrait affaiblir l'esprit de combativité de la classe ouvrière ; rester toujours, comme Parti, la conscience et la science du prolétariat militant. La société capitaliste est condamnée. Le socialisme ne peut pas mourir. Car ce serait la mort de l'Humanité, ou, ce qui revient au même, l'arrêt dans sa marche en avant."

 suite :  IX - SFIO à la veille de la guerre de 1914 - 28 juillet - 31 juillet, l'engrenage