Je viens de donner une série de documents concernant l’attitude des socialistes SFIO à la veille de la guerre de 1914 et dans les premiers jours du conflit.
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I - SFIO à la veille de la guerre de 1914 - présentation


L’acceptation immédiate et entière de la guerre, succédant à la difficile mais résolue lutte pacifiste, ne peut qu’interroger. Et ce changement de pied sera quatre ans plus tard amèrement reproché à la « vieille maison » SFIO comme une faiblesse inacceptable, voire comme une trahison, par le courant communiste naissant.
Les historiens et les écrivains (Roger Martin du Gard !) ont amplement et honnêtement éclairé cette fracture, et, je le répète encore, il n’est pas question ici de compléter leur travail, encore moins de dresser un procès. Ces documents n’ont pas d’autre but que de faire retrouver le climat d’une époque aux lecteurs de ce blog, (qui ne sont pas tous historiens de profession).

Je me risque cependant à quelques remarques.
La première tient aux formes d’action envisagées pour s’opposer à la guerre.

Du côté socialiste, de 1912 à 1914, nous voyons se succéder les meetings et les manifestations. Leur but est de faire pression sur le gouvernement afin que sa diplomatie soit la plus efficace possible pour empêcher la guerre. Mais rien de concret n’est vraiment envisagé en cas de déclenchement du conflit, sans doute parce que rien n’est vraiment envisageable. Au-delà des proclamations sur la force révolutionnaire du prolétariat, les dirigeants socialistes, tous vieux routiers du parlementarisme (y compris ceux de l’aile « révolutionnaire » collectiviste, - derrière Guesde -, et blanquiste, - derrière Vaillant -) connaissent leur base électorale, ouvrière et paysanne. La Révolution n’est pas à l’ordre du jour chez ceux qui veulent seulement, et parfois désespérément, mieux vivre. Or, les entraîner dans l’aventure du refus concret de la guerre, au cas où les possédants la déclencheraient, serait de fait les entraîner dans une aventure révolutionnaire pour laquelle ils sont loin d’être mûrs.
Qui plus est, avec un score électoral de 20%, non négligeable certes, mais nettement minoritaire, le Parti ne saurait sérieusement envisager une réaction majoritaire dans le pays.
Pour les dirigeants socialistes, et plus largement pour leurs électeurs, tout se passe donc comme si le spectre de la guerre, aussi menaçant soit-il, ne concernait pas directement la France. La conviction l’emportait que la sagesse diplomatique, pour laquelle l’on faisait pression, éviterait que la crise des Balkans s’étende aux États « civilisés » de l’Europe de l’Ouest. Rien n’était prêt pour une autre situation alors que, et Jaurès ne cessait de le clamer, l’alliance contre nature de la « démocratie » française avec le pire ennemi de la démocratie, le tsarisme aventurier, ne pouvait que susciter de grandes inquiétudes.

Du côté de l’anarcho-syndicalisme de la CGT, qui lui aussi avait multiplié meetings, manifestations, journées de grève, contre la menace de guerre, la perspective d’action était beaucoup plus nette : grève générale révolutionnaire si la guerre est déclenchée.
On sait qu’il n’en sera absolument rien. Et déjà parce qu’une telle perspective n’était valable que si l’action prolétarienne était internationale, et qu’à l’action du prolétariat français se joigne l’action du prolétariat allemand. Perspective d’autant plus aléatoire que la social-démocratie allemande était encore plus enfoncée dans le parlementarisme et la gestion réformiste que son homologue français, et que ses impressionnants scores électoraux n’impliquaient pas, loin de là, une conscience révolutionnaire chez ses électeurs.

En fait, les « masses populaires », ouvrières et paysannes, se retrouvèrent soumises à la prégnance de l’appareil d’État : la mobilisation était proclamée, et on ne pouvait s’y soustraire. Les dirigeants socialistes et cégétistes se gardèrent bien d’ailleurs de s’y opposer. Ils ne participèrent certes pas du courant nationaliste chauvin (« la fleur au fusil » !) qu’ils avaient jusqu’alors combattu. Mais ils acceptèrent la guerre au nom même de la démocratie avancée dont ils se réclamaient. L’Empire allemand avait déclaré la guerre à la République française démocratique, la guerre défensive était donc inévitable, et juste. Il ne s’agissait plus du conflit entre deux impérialismes, comme Jaurès l’avait si souvent souligné, mais d’un conflit entre le Bien et le Mal. On ne s’étonnera pas, dans ces conditions, de voir les plus véhéments des antimilitaristes, comme Gustave Hervé, se ranger avec enthousiasme dans l’Union sacrée, et prolonger leurs gesticulations d’avant guerre en gesticulations guerrières nationalistes (qui menèrent d’ailleurs ultérieurement Hervé au fascisme). On ne s’étonnera pas non plus de voir les Guesdistes et les Blanquistes évoquer la levée en masse antiprussienne de 1792 et la résistance populaire antiprussienne de 1870 pour justifier leur étonnante volte-face : qui aurait en 1913 imaginer que Guesde, qui n’avait cessé de donner des leçons de Révolution à Jaurès le réformiste, deviendrait ministre d’État d’un gouvernement bourgeois, sous la houlette du très « modéré », c’est-à-dire très droitier Raymond Poincaré !
Et l’ombre de Jaurès était sans vergogne utilisée comme caution : le grand et lucide lutteur pour la Paix n’aurait pu que saluer l’engagement patriotique défensif de la SFIO.

Jaurès avait bien annoncé de quelles secousses révolutionnaires la guerre était grosse, et Guesde ne cessa de caresser la perspective d’une Révolution naissant de l’impuissance des classes dirigeantes à assumer leur mission patriotique. Il n’en fut rien, en France tout au moins. Les mutineries de 1917 sur le front français, nées de l’écœurement devant la condition de vie des « Poilus » et la prolongation de la guerre, n’étaient pas révolutionnaires. C’est à l’Est que se leva la tempête révolutionnaire, et pas plus les dirigeants socialistes que ceux de la CGT ne surent la saluer, et encore moins la soutenir. Le révolutionnaire Guesde ne se reconnut pas plus dans la révolution soviétique que dans la révolution spartakiste. L’heure était venue du grand schisme.

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