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suite de : Les socialistes SFIO et la guerre - 1916 -1 - Kienthal

 

Voici les articles auxquels Renaudel répondait dans son article de l'Humanité :

[Pierre Renaudel, 1871, vétérinaire, de formation blanquiste, député proche de Jaurès, qu’il remplace à la direction de l’Humanité.

Le Figaro, 6 mai 1916

« Gare à Liebknecht !

De loin, et si on se borne aux apparences, Liebknecht semble se détacher en hauteur d’un décor souillé de sang et de boue, et il est peut-être le seul Allemand qui ait frissonné ou ait feint de frissonner d’horreur devant le crime de 1914. Quoiqu’il ait mis deux ans à sentir de frisson passer sur lui, nous accordons aux socialistes français et à M. Renaudel qu’il y a dans le cas de Liebknecht une certaine singularité. Emprisonné pour avoir protesté contre la guerre, ce socialiste allemand vaut un regard.
[ Karl Liebknecht, 1871, avocat et militant social-démocrate comme son père Wilhelm ; député, il avait milité contre le militarisme avant 1914 ; opposé au crédits de guerre, il ne les avait voté que par discipline de parti au déclenchement de la guerre ; en décembre 1914, seul, il vote contre malgré la consigne du groupe parlementaire ; en 1915 et 1916, il entraînera plusieurs autres députés. En 1915, il fonde au sein du Parti social-démocrate le mouvement spartakiste, qui demande aux travailleurs de ne pas combattre les prolétaires des autres pays, mais leur propre bourgeoisie. Mobilisé, il refuse de se servir d’une arme ; au meeting du 1er mai 1916, il prononce un discours contre la guerre ; accusé de haute trahison, il est emprisonné.]
Mais lorsque M. Renaudel nous parle à son sujet d’un réveil possible de la conscience allemande et y prévoit pour nous un élément de victoire, alors nous n’apercevons plus que l’éternelle utopie du socialisme, un manque inouï de discernement et comme une déviation irrémédiable du sens national.
Que Liebknecht nous entraîne à une étude de caractère et de quelques nuances psychologiques, l’exercice n’est pas sans intérêt, on en convient. Quant à se servir de son cas pour prétendre modifier notre opinion sur « la conscience allemande », ce serait aujourd’hui la plus grave imprudence et demain une véritable complicité.
Car Liebknecht, malgré son indignation actuelle et jusque dans sa révolte, conserve un instinct d’Allemand. Et cet instinct lui suggère d’être utile à son pays, à l’heure de la défaite évidemment, en créant, lors des négociations de paix, une sorte de frein qui modèrerait les prétentions des vainqueurs.
« La guerre, nous y avons été contraints par l’impérialisme ; nous en avons, dès que notre parole a été libre, blâmé les atrocités ; nous avons réservé les droits imprescriptibles de l’humanité ; nous avons donc de nombreux points commun avec vous, et vous ne pouvez pas d’ailleurs vous passer de nous pour le reconstitution de l’Internationale » : toutes ces formules, dont chacune contient un piège, sont en puissance dans l’acte de Liebknecht et à l’adresse du parti socialiste français.
Admettons, afin de ne pas désobliger M. Renaudel, que chez cet Allemand authentique la « conscience » soit troublée ; mais « l’inconscient » ne cesse d’opérer obscurément contre notre patrie et de comploter sa ruine [chauvinisme fondamental de nos "élites" contre le Boche, qui ne les empêchera pas de collaborer avec empressement 25 ans plus tard, dans ce même journal]. Apparaîtrait-il même, à des esprits légers, traître à l’Allemagne, Liebknecht nous resterait cependant un adversaire implacable ; et des Français, s’ils se laissaient duper par son geste, se prépareraient de lourds remords.

Alfred Capus,
de l’Académie française. »
[ Alfred Capus, 1858, journaliste et homme de lettres, depuis 1914 rédacteur en chef du Figaro auquel il livrait un article quotidien sur le conflit.]

 

À la Une du Figaro, 9 mai 1916.

« La leçon de la guerre

M. Marcel Sembat reconnaît qu’il sortira de la guerre de grandes leçons, et il faut savoir beaucoup de gré à nos ministres socialistes quand ils prononcent des paroles si raisonnables. 
[ Marcel Sembat, 1862, avocat, de formation blanquiste, collaborateur de l’Humanité ; il était ministre des Travaux publics dans le gouvernement d’Union sacrée.]
Ils se trouvent, en effet, dès qu’ils parlent en public et qu’ils s’adressent au pays, dans une posture assez gênée. Comme ministres, comme maîtres du pouvoir, ils ont acquis de l’expérience, ils ont touché les réalités de la vie, aperçu les vraies conditions d’existence des sociétés humaines. Mais comme socialistes et chefs de parti, ils sont derrière eux des collègues méfiants qui les surveillent et qui grognent quand ils s’écartent de la doctrine.
Nous devons dire que M. Albert Thomas [Albert Thomas, 1878, député, proche de Jaurès ; sous-secrétaire d’État à l’artillerie et à l’équipement militaire dans le premier gouvernement d’Union sacrée, (l’attribution sera modifiée en ministère en décembre 1916] et M. Sembat se sont toujours tirés à leur honneur de cette situation délicate ; le premier, au Creusot, l’autre jour, a proclamé la nécessité de l’ordre, de l’organisation et de la hiérarchie, et M. Marcel Sembat, à l’inauguration du canal du Rhône, n’a pas été moins heureux.
Je sais bien qu’en des coins de son discours, il y a comme des menaces secrètes ; mais le grand pas est fait et l’axe de la doctrine socialiste, la lutte des classes, est déplacé. Cette doctrine est donc, ainsi que nous l’avons remarqué plusieurs fois, à reconstituer de fond en comble.
A la lutte ne succèdera pas évidemment une union fraternelle et sans nuages : le problème de l’existence est trop complexe et trop dur pour recevoir des solutions faciles. Ce qui est d’un énorme intérêt, c’est que des gens de bonne foi cherchent déjà des arrangements entre les classes. La vieille question sociale est là sur son vrai terrain. [Capus met le doigt là où ça fait mal : quelles que soient les proclamations "révolutionnaires" de Renaudel, l'alliance gouvernementale avec les représentants de la bourgeoisie a amené les ministres socialistes à cogérer la production de guerre avec le patronat, à partager la vision "réaliste" de la société des classes dominantes, et, on le verra dans les années et décennies suivantes, à devenir de "bons serviteurs du Capital"]

Alfred Capus,
de l’Académie française. »

suite : 
Socialistes SFIO et la guerre. mars 1917, début de la Révolution russe