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Encore Mélenchon ? Décidément, pouvez vous penser, je fais une agressive fixette sur le candidat pour lequel j’ai voté en 2012 et 2017, alors qu’il y aurait tant à dire sur les candidat/e/s pour lesquels je n’ai pas voté. J’en conviens.
Mais c’est justement parce que je veux mieux comprendre les raisons de ma défiance actuelle, au regard de ma précédente adhésion électorale (il fallait assurer une "vraie" présence protestataire), que je lis Jean-Luc Mélenchon et que je l’écoute. Car dorénavant, et il ne cesse de le proclamer, c’est plus en candidat au pouvoir qu’en tribun protestataire qu’il se pose, et l’adhésion à ses thèses engage évidemment notre avenir, pour le meilleur et pour le pire.
Ainsi, je reviens sur l’entretien avec Jean-Luc Mélenchon publié dans Le 1 le 18 octobre, (entretien auquel je faisais référence dans un article précédent). J’en extrais ce paragraphe consacré au problème complexe, mais fondamental, de la Nation française et de son rapport à l’Europe. Je me permets respectueusement d’ajouter quelques commentaires en notes.

« Le concept central, c’est celui selon lequel le peuple est le seul souverain.
- L’Europe ne peut pas être le cadre de cette souveraineté ?
- Alors le monde entier peut l’être ! Il n’y a qu’une seule humanité. Mais s’il faut commencer par un bout, commençons par former un peuple souverain [1]. Le « peuple européen », qu’est-ce que c’est ? Je ne me sens rien de commun avec les pays baltes. C’est le bout du monde, même les Romains ne sont pas allés là-bas ! [2] La grande matrice de l’Europe, ce sont les frontières de l’Empire romain. En deçà, la nation civique ; au-delà, la nation ethnique [3]. Et quel déni de la réalité concrète ! Il y a un million de Maghrébins qui vivent aujourd’hui en France, dont une majorité sont français ! On a des familles en commun ! Mais on les traite en suspects ! Et on traiterait comme des frères de lointains Lituaniens sous prétexte qu’ils sont chrétiens ! Ce n’est pas mon histoire. [4] Quand je parle de nation, il ne faut pas l’essentialiser. La nation, c’est le contenant de la République et de son peuple souverain. Ce qui m’intéresse, c’est le caractère républicain de la patrie. En France, la République fonde la nation, et pas l’inverse. Jospin me disait : il y avait la France avant la Révolution. Non ! C’était le royaume de France, les frontières étaient différentes, les gens aussi. [5] Par conséquent, je n’accepterai jamais un nationalisme qui serait un ethnicisme [6]. Je suis universaliste. Et je refuse absolument les abandons de souveraineté populaire sous prétexte de cantiques européistes creux et dangereux, comme le renoncement à notre autonomie en matière de défense. »

Je me hasarde donc à quelques notes :

[1] Former un peuple européen souverain ? Nul ne peut dire ce qu’il adviendra sur le long terme du processus initié depuis un demi-siècle, ce qui, à l’échelle historique, est une goutte d’eau. Mais à l’évidence, de la même façon qu’il a fallu des siècles de pouvoir centralisé pour faire advenir « le peuple souverain français », si tant est que la construction européenne actuelle tienne, il lui faudra choisir quel type de pouvoir la maintiendra, fédération et confédération, pour que la conscience d’un « peuple européen » apparaisse vraiment, au-delà des proclamations bureaucratiques actuelles. Je n’ai jamais caché sur ce blog que la forme « confédération » m’agrée, parce qu’elle unit des spécificités nationales, alors que la forme « fédération » à terme les effacerait.

[2] Pays baltes « bout du monde », quel mépris (à la limite de l’offense) attestant d’un francocentrisme effarant ! Mais ce mépris reflète en fait l’opinion de beaucoup de Français : « Mais qu’est-ce qu’on est allé s’embarquer avec ces pays de l’Est ? ». J’avoue avoir été parfois effleuré par cette opinion, non pas parce que c’est « le bout du monde », mais parce que la cascade d’adhésion des pays de l’Est européen a fait entrer dans l’UE des pays ne sont pas vraiment (encore ?) des démocraties. Chacun peut constater les ravages de l’autoritarisme xénophobe en Hongrie et en Pologne, par exemple. Mais encore y a-t-il dans ces deux pays une forte protestation démocratique, qui sauve l’honneur et ouvre l’avenir. Par contre on ne constate rien de tel dans les trois états baltes, où, dans la russophobie ambiante, la mémoire des légionnaires nazis locaux est quasiment honorée.
Pour autant, la formule de « bout du monde » balte m’apparaît tout à fait surprenante quand on connaît notre histoire. Ce « bout du monde » est indissociablement lié à notre rapport à la Pologne-Lituanie.
La République fédérale aristocratique formée par le royaume de Pologne et le grand duché de Lituanie a existé jusqu’à la partition de la Pologne en 1795. Le dernier des Valois, Henri II, avait été roi de Pologne de 1573 à 1575. 
À marches forcées, un certain Napoléon a fait découvrir ce « bout du monde » à des centaines de milliers de jeunes Français. Et le plus grand charnier de soldats de la Grande Armée, morts de froid et d’épuisement, a été découvert au début de ce XXIe siècle dans la capitale lituanienne…
La cause de la liberté polonaise a été au cœur de tous les démocrates français depuis la Restauration jusqu’au Second Empire. L’entrée en vie politique publique d’un certain Marx, et d’un certain Engels, s’est d’ailleurs faite notamment sous l’égide des meetings de soutien à la cause polonaise.
Et au lendemain de 1918, c’est la France qui a imposé la naissance de ce chapelet d’états, plus ou moins états-nations, qui de la Baltique à la Mer Noire, faisaient office de rempart contre le jeune République soviétique, n’hésitant pas à y intervenir militairement, comme en Hongrie, contre les mouvements révolutionnaires. Cerise sur le gâteau : tout philatéliste français connaît les timbres de l’administration française du territoire de Memel, rattaché à la Lituanie pro « occidentale » en 1923. Et chacun sait que la question polonaise a été le casus belli du conflit de 1939… Bref, voilà un « bout du monde » qui n’est pas si loin que cela, un « bout du monde » qui, n’en déplaise à J.-L.Mélenchon, est aussi « notre histoire »…

 

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[3] L’Empire romain, matrice de la « vraie » Europe ? Un simple regard sur la carte de l’Empire romain à son apogée  montre l’ambiguïté, voire la fausseté de l’affirmation. S’il s’était cassé les dents sur la plus grande partie de l’Allemagne actuelle, cet Empire était tout autant balkanique et moyen-oriental qu’européen occidental. Et pour nous Français, et particulièrement Français du Sud-Est (dont je suis), comment ne pas voir que cet Empire était tout aussi maghrébin qu’européen ? Habitant le littoral provençal, je suis à vol d’oiseau presque aussi proche d’Alger que de Paris…
Alors, civisme en-deçà des limites de l’ex Empire romain, et ethnisme au-delà ? Oui, Rome avait uni les peuples de son empire en en faisant des citoyens romains, régis par une même loi. Et pour la France, ce droit romain, écrit, a persisté dans les terres occitanes médiévales, alors que d’autres droits coutumiers régissaient la vie des régions à forte emprise germanique au lendemain des grandes invasions. Il n’en reste pas moins qu’à l’intérieur de l’espace unifié jadis romain, les processus de formation des états-nations se sont bel et bien appuyés sur des complexes géographiques et ethniques évidents. Méfions-nous donc de ces raccourcis abrupts qui font parler l’Histoire dans le seul sens des engagements politiques actuels…

 [4] Sans entrer dans les batailles de chiffres dont la fachosphère est coutumière (ah, « le grand remplacement » !), je m’en tiens à ce qu’affirment les démographes : actuellement, si l’on excepte nos compatriotes « européens d’Algérie », plus d’un million et demi de personnes vivant en France sont nées au Maghreb (celles qui sont nées avant 1962 jouissant « naturellement » de la nationalité française). La présence de ces personnes de nationalité étrangère (algérienne, marocaine, tunisienne) procède du rapprochement familial initié dans les années 1970, et de l’asile octroyé à nombre d’Algériens fuyant la terreur des années 1990.
Au-delà, ce sont plusieurs millions de nos compatriotes qui peuvent se réclamer d’une ascendance maghrébine. Or, c’est bien sur cette masse de Français que s’abat, hélas, la suspicion que dénonce à juste titre Mélenchon. Il ne pose pas vraiment directement le problème religieux, mais en opposant la « fraternité » supposée avec les Baltes chrétiens et la mise à distance des Français d’origine maghrébine, c’est bien la suspicion à l’égard de l’Islam qu’il évoque en creux. Autant être clair : cette émigration maghrébine est historiquement fruit de notre histoire, celle de la colonisation, celle de l’appel d’une main d’œuvre bon marché. Elle fait partie indissolublement de notre histoire nationale. Je me refuse à voir ces compatriotes désignés uniquement par l’appellation de « musulmans » différenciés des « chrétiens » que nous sommes censés être. Ils sont, comme nous tous, des acteurs de notre vie nationale. Raison de plus de dénoncer toute emprise (je dis bien « toute », car il y en a plusieurs) qui voudrait placer la loi religieuse au-dessus de la loi républicaine.

 [5] Jospin, (dont Mélenchon fut ministre de 2000 à 2002), n’avait pas tort, me semble-t-il. La France, tout « agrégat de peuples désunis » qu’elle était, n’en existait pas moins avant 1789, et il faut être aveugle pour le nier. Tout historien sait que la France a vraiment commencé à exister en tant que France dans et par son long conflit avec l’Angleterre, au XIVe siècle. Et qu’elle s’est affirmée, avec le Tiers Parti et Henri de Navarre, en transcendant les sanglantes oppositions religieuses du XVIe siècle, dont les populations étaient plus que lasses. Le creuset 1789-1815 a cimenté la Nation tant par les principes et les acquis de la grande Révolution que par la trique et la politique guerrière impérialiste de Bonaparte…
Oui, la Nation-France c’est « le contenant de la République ». Pour autant, bien d’autres États, plus ou moins États-Nations, se sont constitués dans et par d’autres formes de vie politique. Les royaumes européens actuels en sont le témoignage…

 [6] Refus du nationalisme ethniciste ? J’en suis bien d’accord. D’autant que les redécoupages européens actuels se sont faits sur cette base, avec la bénédiction voire l’intervention active de l’OTAN. Le tragique exemple de l’éclatement yougoslave en témoigne.
Mais quid aussi de la réalité historique ethniciste de l’Allemagne, dans sa lente gestation pour l’unité politique d’un corpus ethno-linguistique ?
Les tendances actuelles à l’éclatement (Espagne, Italie, Royaume « Uni ») procèdent également de poussées ethno-nationalistes devant lesquelles les observateurs, y compris ceux qui condamnent la nation « ethnique », se situent fort différemment…
Si l’Europe doit se faire, elle devra se faire avec tout cela…