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Socialistes SFIO et la guerre de 1914. Septembre 1917 : Union nationale ?

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Les discours des deux dirigeants socialistes évoqués ici ne font que confirmer la doctrine du Parti telle que vous avez pu la retrouver dans les articles précédents : je reprends avant tout cet article, donné en Une de l’Humanité (3 novembre 1917) pour l’évocation du lieu de ce meeting, cette Bourse du travail de La Seyne, cœur battant de la ville ouvrière (Chantiers naval, Arsenal de Toulon), où j’ai connu tant de meetings et de soirées électorales. Je pense à mes anciens qui l’ont assidûment fréquentée.

 

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L’intervention des deux députés se situe donc, nous l'avons vu, à un moment où l’opinion comme les combattants commencent à être las de la prolongation de la guerre, où l’écho de la première Révolution russe est grand (la seconde Révolution, et la prise de pouvoir des Bolcheviks aura lieu quelques jours à peine après le meeting).
Pourquoi ces deux députés ? Pierre Renaudel [1871-1935], ancien blanquiste révolutionnaire passé à un socialisme bien modéré, a été élu député du Var en 1914. Albert Thomas [1878-1932], est ministre socialiste, chargé de l’organisation de la production d’armement et du travail ouvrier. C’est dire qu’il touche directement le public ouvrier d’affectés spéciaux des Chantiers navals et de l’Arsenal.

« Albert Thomas et Renaudel à La Seyne

La Seyne, 1er novembre. Albert Thomas et Renaudel ont donné aujourd’hui une grande conférence sous le hall d la Bourse du Travail de la Seyne, devant une foule évaluée à deux mille personnes.
Renaudel, prenant la parole, a expliqué pourquoi les socialistes, essentiellement pacifistes, sont partis comme un seul homme quand la France fut attaquée. Il ajouta qu’ils continueront à faire leur devoir parce que l’ennemi est seul responsable de la guerre.
Après avoir souligné que les nations du monde sont contre l’Allemagne qui ne fit jamais connaître ses buts de guerre. Il dit que le conflit ne cessera que lorsque l’Alsace-Lorraine et Trieste [revendiquée par l'Italie ; Renaudel, élu du Var, sait que les Italiens sont nombreux ici] seront restituées, et que la Belgique et la Serbie seront restaurées.
Tant que ces buts ne seront pas atteints, notre devoir sera de poursuivre la triple action militaire, diplomatique et économique.
Après le développement de ces trois points, Renaudel a présenté Albert Thomas à l’assemblée.
Comme dans son discours de Commentry, Albert Thomas a commencé par passer en revue les heures graves de la guerre pour en dégager les raisons de confiance et prouver que la victoire dit être pour tous une certitude. A ceux qui pourraient se fatiguer de la longueur de la lutte, il expose le sens de la guerre actuelle qui fut engagée dans de telles conditions qu’elle apparaissait comme la guerre des démocraties contre l’autocratie.
Une poussée de liberté, a-t-il dit, soulève le monde. Seraient-ce vous, socialistes, républicains qui, dans un moment de défaillance, admettriez que les peuples qui veulent la liberté retombent sous le joug qu’ils subissaient depuis des années ?
Si l’Allemagne triomphe, le principe de l’autocratie sera grandement fortifié dans ce pays : c’est toute l’idée socialiste et toute l’idée républicaine réduites à l’impuissance ; c’est d’autre part, la révolution russe compromise.
Notre but, le devoir nous le montre, c’est le triomphe de la loi morale, la suppression de tout ce qui s’oppose à son accomplissement, la réorganisation de l’Europe basée sur la souveraineté des nations libres, c’est l’aide de tous à tous pour l’émancipation de tous ceux qui sont opprimés, pour le soulagement de tous ceux qui souffrent, pour l’éducation de tous, l’indépendance de tous, l’armement de tous.
Albert Thomas rappelle alors ce que M. Caillaux disait récemment au Congrès radical :
« En France, il n’y eut de guerres bien menées, il n’y eut de guerres victorieuses que lorsqu’elles furent menées par la démocratie, par les partis de gauche. »
Mais il ajoute qu’il ne saurait suffire de le dire, comme le fait M. Caillaux.
Ne faut-il que des gouvernements de gauche ? Non ! Il ne suffit pas de proclamer des formules, il faut que le pays ait le sentiment que certains partis, certains groupements sont capables, par leur activité dans la défense nationale, de reconstituer autour d’eux l’union de toutes les forces, l’utilisation de toutes les ressources. Nous, socialistes, en raison de l’appel profond des masses ouvrières, en raison de ce que nous savons de l’opinion des tranchées, nous avons la certitude que c’est vers notre Parti que se tournent aujourd’hui les espérances et les aspirations d’un grand nombre de citoyens.
Parlant du gouvernement de guerre, Albert Thomas s’est exprimé ainsi :
Ces jours-ci, un journal reprenant une parole que j’ai prononcée à Commentry, déclarait que c’était folie et absurdité de la part des socialistes que de prétendre diriger la guerre au lieu et place des généraux. Nous n’avons jamais émis une pareille sottise ; aux généraux incombe le soin de conduire les opérations et de concevoir les plans militaires sans l’intervention du Parlement, ni du gouvernement ; mais, pour tracer le plan général de la guerre, pour voir où l’effort doit porter, en tenant compte à la fois des forces politiques et sociales, ce n’est plus alors le rôle des généraux, mais celui du gouvernement. Ce n’est pas dans un pays comme celui-ci, où l’on a le sens de la prédominance gouvernementale sur le pouvoir militaire, que la moindre difficulté peut surgir à ce sujet. J’ajouterai que le gouvernement de guerre,  que vous ferez si vous le voulez par votre énergie, sera seul capable de résoudre les problèmes intérieurs qui troublent la nation.
En terminant, Albert Thomas s’est appliqué à démontrer que pour réaliser le socialisme de demain dans l’Europe libérée, pour que règne un peu plus de justice sociale, comme nous le désirons, il faut, délibérément, résolument, entrer dans la guerre et la pousser jusqu’à l’obtention de la paix durable que nous voulons et que tous les peuples réclament avec nous.
Le beau discours d’Albert Thomas a provoqué dans la salle des applaudissements chaleureux et répétés. »

suite : Les socialistes SFIO et la "Révolution d'Octobre"