occitanie

J’ai souvent parlé d’identité sur ce blog. Et tout lecteur de mes deux blogs, particulièrement celui consacré à mes recherches linguistiques, sait que j’ai participé, à partir des années 1970, à la poussée culturelle occitaniste.
Je sais bien, tout le monde (ou presque) s’en fiche royalement aujourd’hui, mais, puisque j’ai passé les 81 ans, permettez-moi de faire un retour sur une période et une cause, dans lesquelles je me suis investi à fond, avant de m’éloigner sur la pointe des pieds quand elle n’est plus devenue, à mes yeux en tout cas, que matière pédagogique et universitaire (ce qui n’est pas négligeable, j’en conviens, mais que je laisse désormais volontiers à d’autres), ou supplément d'âme dans la "classe moyenne", à laquelle j'appartiens

Mais revenons à la source.
Un des phénomènes les plus étonnants de l’après 1968, en effet, fut l’apparition publique, parfois fracassante, et pendant un temps le succès médiatique d’une idéologie jusque là enclose dans un ghetto de maintenance.
Après la création du Félibrige (1854), Frédéric Mistral avait entrepris son Grand Œuvre, Lou Tresor dóu Felibrige ou Dictionnaire provençal-français embrassant les divers dialectes de la langue d’oc moderne. C’est dans cet espace de langue (les Félibres y englobaient initialement le catalan) que se développa un mouvement de maintenance et de reconnaissance en dignité de la langue d’oc, toutes deux fondées essentiellement sur la création littéraire et la perpétuation des traditions. Le Félibrige, dont il n’est pas question ici de faire l’histoire [1], se proclamait apolitique, et réunissait de fait des « mainteneurs » de toutes obédiences, même si, à sa tête, Mistral et Roumanille ne cachaient pas leurs tropismes politiquement conservateurs, et même royaliste pour le second.
[1] Cf. : Philippe Martel, Les Félibres et leur temps. Renaissance d’oc et opinion (1850-1914)
L’enlisement ultérieur du Mistralisme dans le pétainisme, et l’emprisonnement du maître à penser Maurras en 1944, n’entravèrent en rien après la Libération le fonctionnement bien rodé d’un mouvement qui revenait à la seule défense de la langue d’oc, en se gardant désormais de tentations politiques.
Mais le mouvement se trouva bientôt confronté à une nouvelle entreprise, qui, balbutiante avant la guerre avec la très confidentielle Société d’Études Occitanes, reprit vigueur dans les années cinquante et soixante avec l’Institut d’Études Occitanes (I.E.O.). La démarche était double.
D’une part il s’agissait de redonner à la langue d’oc son unité et sa dignité par la restauration de l’antique graphie médiévale : en se dégageant de la graphie « à la française » adoptée par les écoles félibréennes, on marquait visuellement l’étroite parenté de la langue avec les langues néolatines voisines, en particulier le catalan. Pour autant, le locuteur ordinaire de la langue ne pouvait manquer d’être déconcerté par une graphie qui, s’il ne l’avait pas apprise, ne pouvait que l’amener à des confusions. Il fallait être éduqué pour savoir que par exemple « lo » notait le « o fermé » que note l’orthographe française « lou », etc. Murie par quelques érudits de la fin du XIXe, cette graphie avait été systématisée par Louis Alibert, ardent maurrassien, qui sombrera dans la pire collaboration. Mais l’I.E.O, qui se présentait comme étant né de la Résistance (la période obligeait) la faisait sienne sans états d’âme.
D’autre part, à partir de l’unité proclamée en Langue des parlers d’oc, le démarche mettait en avant une vision nationalitaire de l’Histoire du territoire de la langue, dont l’expansion et la conquête françaises avaient fait avorter l’unité politique en chemin. Et, partant, l’on faisait de cette reconstitution mythique un projet d’avenir : l’Occitanie, que les plus modérés considéraient seulement comme l’espace d’une création littéraire (ah, ces fameux troubadours !), et les moins modérés comme un espace virtuel d’autonomie…
Inutile d’insister sur le fait que, même si dans l’imaginaire collectif français, l’on connaissait, et parfois l’on raillait, le volet Sud de la France, l’aimable et souvent ridicule « Midi », cette notion nouvelle d’Occitanie n’avait jamais dépassé le modeste cercle des érudits du XIXe et du XXe siècles, et ne portait pas, chez les habitants de l’espace linguistique d’oc, le sentiment profond de partager un passé et un destin communs ; bref cette notion d’Occitanie ne s’inscrivait pas a priori dans une présumée communauté humaine occitane.

J’étais parfaitement ignorant de tout cela avant 1968, et j’ai reçu de plein fouet, comme tant d’autres, dans le bouillonnement contestataire polymorphe de l’après Mai, le grand vent de la jeune chanson occitane, qui s’en vint alors balayer le « tutu panpan » et les déguisements folkloriques. Marti dans ses couplets unissait le souvenir des mutins du 17e et les retrouvailles avec une langue massacrée par le « progrès » et l’unité nationale, et proclamait que nous étions des « occitans sans le savoir »…
J’en fus immédiatement remué et passionné. On peut rétrospectivement en sourire, mais ces chansons réveillaient en moi le souvenir émouvant d’une langue populaire que l’on ne m’avait jamais transmise, mais que je retrouvais mienne, et liaient ce souvenir à celui de puissantes luttes populaires. Les chansons provençales que j’avais jusqu’alors entendues depuis mon enfance ne remuaient pas aussi profond, et ne touchaient pas ma fibre militante.
Sur tout cela se greffait l’analyse du regretté Robert Lafont, selon laquelle l’Occitanie, figée en vivier de fonctionnaires, était dans son sous-développement économique victime d’un colonialisme intérieur français. La défense de la langue, selon lui et ses amis de « Volem viure al païs », ne pouvait plus se cantonner dans le cénacle de la création littéraire, mais devait se lier à la défense du pays : « Volem viure al país », « Gardarem lo Larzac ». Alors militant du PCF, je ne me retrouvais guère dans cette analyse qui, baignée de proudhonisme, ne pouvait qu’aller vers un régionalisme interclassiste. Cependant, j’approuvais les initiatives des communistes du Languedoc-Roussillon qui unissaient la défense de la langue et celle d’un secteur industriel et agricole en grande difficulté, tout en notant que l’entreprise ne dépassait pas le cadre de la région, et ne revendiquait pas un espace occitan.
Décrochèrent alors naturellement de l’I.E.O. les tenants (dont nombre de communistes, comme Félix Castan) d’une Occitanie fondée uniquement sur l’héritage littéraire et la création littéraire au présent. Il n’était pas question pour eux de parasiter la Cause par des revendications économiques, et a fortiori politiques. La revendication occitane ne devait et ne pouvait être que culturelle.
Là encore, je me trouvais en porte à faux, car je plaçais avant tout la dignité de la langue dans une dignité à retrouver, celle du peuple paysan et ouvrier qui avait fait vivre cette langue, avant qu’on ne le persuade que, dans l’intérêt de ses enfants, il fallait l’abandonner. La publication de mon ouvrage Culture occitane, per avançar, en 1977, me brouilla avec ces culturalistes qui s’offusquèrent de n’y trouver que des témoignages populaires, en lieu et place des Troubadours anciens et modernes, et d’y voir proposer une ouverture politique pour cette langue et pour ce peuple, dans le cadre du Programme commun de la Gauche. Perspective "hexagonale" qui déplut également aux proudhoniens "anti-jacobins" et autonomistes (ce qui n'empêcha pas nombre d'entre eux, ultérieurement, de se précipiter dans les rangs du parti socialiste mitterrandien).
C’est dire que, dans le bouillonnement occitaniste multiforme de ces années 1970, je cherchais une voie qui n’était pas celle des deux tendances dominantes, autonomiste et culturaliste. Mais puisque nébuleuse occitaniste il y avait, je ne pouvais que constater que ceux que je côtoyais étaient pour la plupart de jeunes salariés de l’Éducation nationale, ou de jeunes cadres. Il serait d’ailleurs très intéressant de poursuivre l’analyse sociologique des acteurs de la réanimation occitane, de leur idéologie et de leurs positions de classe.

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Un des textes les plus intéressants que j’ai pu lire alors était la brochure de Paul Alliès [2] (Ligue communiste), L’Occitanie & la lutte des classes, Cahiers de la découverte, Montpellier, Maspero, 1972. [2] Paul Alliès que j’ai croisé bien plus tard avec plaisir dans deux journées d’études de la C6R auxquelles il m’avait convié.
Mais je devais aussi constater que dans les cours publics que j’ai pu alors assumer le public populaire n’avait pas grand chose à faire de l’engagement politique occitaniste : sa motivation essentielle (qui recoupait une des miennes) était le plaisir de retrouver la langue des anciens. La greffe occitaniste, parfois brutalement assénée à coup de manifestes et de tracts, ne suscitait qu’indifférence ou étonnement. D’ailleurs, ces locuteurs n’utilisaient que l’appellation de « provençal » pour désigner leur langue, et le mot « occitan » apparaissait comme un exotisme languedocien.
Les années suivantes, qui furent celles de l’enlisement mitterrandien, me montrèrent que je m’étais trompé en pensant que la dimension occitane pouvait irriguer un grand mouvement de progrès politique et social. Elles furent celles de la propagation du mot "occitan", mais corollairement rétraction pédagogique, dans le paradoxe d’apprendre, (et non pas de retrouver), une langue moribonde, à des enfants qui n’avaient guère de chance de l’entendre en dehors de l’école. J’ai participé à cette entreprise, sans grande illusion à cette entreprise à la limite schizophrénique, mais j’en garde beaucoup de respect pour celles et ceux qui s’y consacrèrent et s’y consacrent encore.
Parallèlement, découvrant l’efficace activité de recherche du foyer universitaire montpelliérain, j’ai contribué par plusieurs ouvrages, dont une thèse, à l’étude de l’écrit provençal des deux siècles précédents, dans toutes ses dimensions (politiques, religieuses, divertissantes, etc.) et pas seulement la dimension « noble » que privilégiaient les « culturalistes ». Ce qui m’a permis de dégager ma connaissance de l’usage écrit de la langue de la seule donne littéraire, dans laquelle se mêlaient hélas le meilleur et le pire.
Voilà ce qu’a été, et ce que demeure, « mon » occitanisme. Un plaisir de langue inextinguible, que la lecture satisfait plus que l’oralité partagée, de plus en plus rare ; un grand respect pour le peuple, le « petit peuple », qui a parlé cette langue, au quotidien et dans le travail, mais qui n’a voulu, ou pu, porter une entreprise renaissantiste ; un intérêt toujours vivant de linguiste pour ce qui subsiste par chez nous, de la Côte aux Alpes, des antiques « patois » ; une mise à distance de la revendication politique "occitane" ; une indifférence, voire une irritation devant une certaine maintenance confite en mistralisme (Mistral n’y est pour rien) et enclose dans une vision étroite de la Provence. 
Mais j’ai du mal à confronter le contenant des mots « Occitan », « Occitanie » avec leur contenu. Je constate, et je participe du phénomène, qu’en fait la plupart du temps les occitanistes travaillent en profondeur dans leur terroir, soit, pour aller vite, les ensembles alpin, auvergnat, gascon, languedocien, provençal. À part quelques groupes musicaux tenaces dont l’impact dépasse largement la région de naissance, c’est le cadre « provincial » qui fournit à l’occitaniste ses grands et ses petits ancêtres, ses références, ses dictionnaires, ses bulletins et ses journaux… Un occitaniste provençal par exemple, qui lit Aquò d’Aquí, aura-t-il régulièrement l’occasion de lire un journal gascon ? Même si les moyens modernes de communication le permettent aisément, il n’en reste pas moins que chacun demeure enclos dans son espace, qui n’implique pas vraiment une dimension « occitane ». Chacun a pour référent et éventuellement comme bailleur de fonds la région administrative. D’ailleurs, ce qui sera peut-être le coup de grâce a été donné, après la fusion des régions Languedoc-Roussillon et Midi Pyrénées, par la décision du nouveau pouvoir régional de baptiser la nouvelle région Occitanie. Ce qui, dans l’imaginaire national va faire automatiquement coïncider le mot à un territoire qui n’est qu’une partie de l’ensemble linguistique d’oc, et va donc renforcer les fermetures « provinciales ».

 

René Merle

 

NB : On trouvera sur la plupart des points évoqués dans ce billet des approfondissements et des précisions dans mon blog linguistique :
http://archivoc.canalblog.com/