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J’extrais ces quelques lignes du chapitre I de l’ouvrage du savant et philosophe matérialiste d’Holbach [1723-1789] Essai sur les préjugés ou De l’influence des opinions sur les mœurs & sur le bonheur des hommes, publié anonymement à Londres en 1770, et dont le retentissement fut immense. (Si vous n’avez pas accès à une des nombreuses éditions papier, vous pouvez facilement retrouver l’ouvrage sur Gallica ou sur une de ses éditions sur le Net).

« En effet parmi les Etres qui s’appellent raisonnables par excellence nous en trouvons très-peu [graphie de l'époque] qui fassent usage de la raison. Le genre humain entier est de race en race la dupe & la victime de ses préjugés en tout genre. Méditer, consulter l’expérience, exercer sa raison, l’appliquer à sa conduite sont des occupations inconnues du plus grand nombre des mortels. Penser par soi même est pour la plupart d’entre eux un travail aussi pénible qu’inusité ; leurs passions, leurs affaires, leurs plaisirs, leurs tempéramens [id], leur paresse, leurs dispositions naturelles les empêchent de chercher la vérité ; il est rare qu’ils sentent assez vivement l’intérêt qu’ils ont de la découvrir pour s’en occuper sérieusement ; ils trouvent bien plus commode & plus court de se laisser entraîner par l’autorité, par l’exemple, par les opinions reçues, par les usages établis, par des habitudes machinales. L’ignorance rend les peuples crédules ; leur inexpérience & leur incapacité les oblige d’accorder une confiance aveugle à ceux qui s’arrogent le droit exclusif de penser pour eux, de régler leurs opinions, de fixer leur conduite & leur sort. Ainsi accoutumés à se laisser guider, ils se trouvent dans l’impossibilité de savoir où on les mène, de démêler si les idées qu’on leur inspire sont vraies ou fausses, utiles ou nuisibles. Les hommes qui se sont mis en possession de régler les destinées des autres, sont toujours tentés d’abuser de leur crédulité ; ils trouvent pour l’ordinaire des avantages momentanés à les tromper ; ils se croyent intéressés à perpétuer leurs erreurs ou leur inexpérience ; ils se font un devoir de les éblouir, de les embarrasser, de les effrayer sur le danger de penser par eux-mêmes & de consulter la raison ; ils leur montrent les recherches qu’ils pourroient [id] faire comme inutiles, criminelles, pernicieuses ; ils calomnient la nature & la raison ; ils les font passer pour des guides infidèles ; enfin à force de terreurs, de mystères, d’obscurités, & d’incertitudes, ils parviennent à étouffer dans l’homme le désir même de chercher la vérité, à écraser la nature sous le poids de leur autorité, à soumettre la raison au joug de leur fantaisie. Les hommes sentent-ils des maux & se plaignent-ils des calamités qu’ils éprouvent, leurs guides leur donnent habilement le change & les empêchent de remonter à la vraie source de leurs peines, qui se trouvent toujours dans leurs funestes préjugés.
C’est ainsi que les ministres de la Religion, devenus en tout pays les premiers Instituteurs des peuples, ont juré une haine immortelle à la raison, à la science, à la vérité. Accoutumée à commander aux mortels de la part des Puissances invisibles qu’elle suppose les arbitres de leurs destinées, la Superstition les accable de craintes, les étourdit par ses merveilles, les enlace par ses mystères, tour à tour les amuse & les effraye par ses fables. Après avoir ainsi préoccupé & dérouté l’esprit humain, elle lui persuade facilement qu’elle seule est en possession de la vérité ; qu’elle fournit seule les moyens de conduire au bonheur, que la raison, l’évidence & la nature sont des guides qui ne pourront mener qu’à la perdition les hommes qu’elle assure aveuglés par leur essence & incapables de marcher sans la lumière divine. Par ce lâche artifice on leur montre leurs sens comme infidèles & trompeurs, l’expérience comme suspecte, la vérité comme impossible à démêler, comme environnée de ténèbres épaisses, tandis qu’elle se montre sans peine à tout mortel qui veut écarter les nuages dont l’imposture s’efforce de l’environner.
Le gouvernement, par-tout [id] honteusement ligué avec la superstition, appuye [id] de tout son pouvoir ses sinistres projets. Séduite par des intérêts passagers, dans lesquels elle fait consister sa grandeur & sa puissance, la Politique se croit obligée de tromper les peuples, de les retenir dans leurs tristes préjugés, d’anéantir dans tous les cœurs le désir de s’instruire & l’amour de la vérité. Cette Politique, aveugle & déraisonable [id] elle-même, ne veut que des sujets aveugles & privés de raison ; elle hait ceux qui cherchent à s’éclairer eux-mêmes, & punit cruellement quiconque ose déchirer ou lever le voile de l’erreur. Les secousses effrayantes que si souvent les préjugés populaires ont excitées dans les Empires, ne sont point capables de détromper les Chefs des peuples ; ils s’obstinent à regarder l’ignorance & l’abrutissement comme utiles ; la raison, la science, la vérité, comme les plus grands ennemis du repos des nations & du pouvoir des Souverains.
L’éducation, confiée aux ministres de la superstition, ne semble par-tout [id] se proposer que d’infecter de bonne heure l’esprit humain d’opinions déraisonnables, d’absurdités choquantes, de terreurs affligeantes ; dès le seuil de la vie l’homme s’abreuve de folies ; il s’habitue à prendre pour des vérités démontrées une foule d’erreurs qui ne seront utiles qu’aux imposteurs, dont l’intérêt est de la façonner au joug, de l’abrutir, de l’égarer pour en faire l’instrument de leurs passions & le soutien de leur pouvoir usurpé. Par-là les Sociétés se remplissent d’ignorants fanatiques & turbulens [id], qui ne connoissent [id] rien de plus important que d’être aveuglément soumis aux décisions capricieuses de leurs guides spirituels, & d’embrasser avec chaleur leurs intérêts, toujours contraires à ceux de la Société.
Après d’être ainsi dès l’enfance empoisonné dans la coupe de l’erreur, l’homme tombe dans la Société ; là il trouve tous ses semblables imbus des mêmes opinions, qu’aucun d’entre eux ne s’est donné la peine d’examiner ; il s’y confirme donc de plus en plus ; l’exemple fortifie chaque jour ses préjugés en lui ; il ne lui vient même pas dans l’esprit de s’assurer de la solidité des principes, des institutions, des usages qu’il voit revêtus de l’approbation universelle ; en conséquence, il ne pense plus, il ne raisonne plus, il s’obstine dans ses idées : si par hazard [id] il entrevoit la vérité, il referme aussitôt les yeux, il s’accommode à la façon de penser générale ; entouré d’insensés, il craindroit le ridicule, le blâme ou les châtimens [id], s’il ne partageoit point le délire épidémique.
Voilà comment tout conspire en ce monde à dépraver la raison humaine, à étouffer la lumière, à mettre l’homme en garde contre la vérité. C’est ainsi que les mortels sont devenus par leur imprudence les complices de ceux qui les aveuglent & les tiennent dans les fers. C’est en les trompant au nom des Dieux que les Prêtres sont parvenus à les rendre étrangers à la raison, dupes de l’ignorance, opiniâtrement opposés à l’évidence, ennemis de leur propre repos & de celui des autres. Les oppresseurs de la terre ont profité de leurs préjugés religieux pour s’arroger le droit cruel de les fouler aux pieds, de les épouiller, de les sacrifier à leurs fantaisies. Par une suite de leurs opinions extravagantes les hommes sont par-tout [id] plongés dans la servitude ; ils baisent humblement leurs chaînes ; ils se croyent [id] obligés de souffrir sans murmurer ; ils perdent l’idée même de jamais voir cesser les misères, sous lesquelles ils se persuadent que le ciel les condamne à gémir ici-bas.
Les mortels ainsi égarés par la terreur, avilis & découragés par leurs préjugés religieux & politiques, ne sont par-tout [id] que des enfans [id] sans raison, des esclaves pusillanimes, inquiets, malfaisans [id]. Leurs opinions sacrées les rendent arrogans [id], entétés, turbulens [id], séditieux, intolérans [id], inhumains ; ou bien ces mêmes opinions, suivant leurs tempéramens [id], les jettent dans le mépris d’eux-mêmes, dans l’apathie, dans une honteuse léthargie, qui les empêchent de songer à se rendre utiles. Leurs préjugés politiques les font dépendre le plus souvent d’un pouvoir inique, qui les divise d’intérêts, qui les met en guerre les uns avec les autres, qui ne répand les faveurs que sur ceux qui secondent ses vues pernicieuses. »