1827

Museum der Bildenden Künste, Leipzig. Une vue de la Cathédrale (peinte en 1817 ? 1833 ?), par Dominique Quaglio [1787-1837], peintre d’architecture bavarois (eh oui, malgré son nom hérité de parents italiens).

Cf. aussi : Cathédrale de Reims, autre vue

Mon premier poste de professeur a été au Lycée technique de Reims, mon épouse est rémoise, notre fils est né à Reims. C’est dire que, fixé depuis longtemps dans mon Midi natal, je demeure attaché à cette ville par des liens invisibles.
Lors de mes épisodiques retours à Reims, je prends la mesure de ce qui persiste et de ce qui a changé. Mais le Reims qui demeure pour moi est celui de la fin des années cinquante et des premières années soixante.

Et en tant qu’historien, le Reims qui m’a le plus intéressé est celui de la Seconde République, auquel j’ai consacré notamment deux articles :
Une République mort-née ?, III - Reims, 25 et 26 février 1848
1848 à Reims. À propos de deux anniversaires (1898 et 1948) et de deux hommes : Eugène Courmeaux et Gustave Laurent.

En 2009, Didier Eribon publiait chez Fayard son remarquable Retour à Reims.
À cette occasion, j’écrivis un petit billet que je redonne ici, accompagné en notre de quelques commentaires plus récents.

« Didier Eribon, Retour à Reims.

Didier Eribon a jeté le pavé qu’il fallait dans la mare des Belles Âmes. Et toutes de s’extasier : coming out social bien plus difficile et inattendu que coming out sexuel…
Il a fallu que le Père meure pour que la réalité déniée de la honte sociale submerge l’intellectuel, le philosophe, le sociologue, pour que l’abstraite incantation gauchiste se fracasse contre l’objectivité incontournable du conflit des classes, pour que l’incommunicabilité affective et culturelle se fissure dans le dialogue non pas retrouvé, mais enfin ouvert, avec la Mère.
Les Belles Âmes de s’extasier. Et je le dis sans ironie car la plupart de leurs critiques sont judicieuses et bonnes à lire. Mais tireront-elles leçon de la lucidité d’Eribon, qui dans ce livre déchirant nous donne à voir la société française telle qu’on ne veut plus la connaître ? Sauront-elles enfin, elles si promptes à dénoncer les injustices lointaines, à dire leur mot sur ce qui se joue toujours si près de leur ghetto ?
J’ai vécu à Reims, si bourgeoise, si ouvrière, et si sage [1], où j’avais bien du mal à reconnaître la ville folle dans laquelle le jeune Roger Vailland pratiquait le dérèglement raisonné de tous ses sens, et goûtait de la bisexualité. J’y ai enseigné. J’ai connu des élèves qui venaient de cette chaude couveuse de révolte et de solidarité ouvrière qu’était le quartier de la Verrerie [2], et je les ai vus s’évaporer dans le conformisme des années Yé-Yé. J’ai vendu L’Huma-Dimanche dans ce Chalet Tunisie aux baraquements d’alors puant le misère… J’ai connu les courées de la rue Fléchambault où vécurent les grands-parents de mon épouse et leurs copains anars. Fléchambault aujourd’hui rasé et remplacé par des immeubles standard pour Français moyens. Métaphore de la fin (provisoire) d’un monde, où la violence de la société de classes se dissiperait dans le mirage du bien-être pour tous…
La lecture d’Eribon ne me renvoie pas vers ce passé en cartes postales nostalgiques. Je me permets de la conseiller aux amis de ce blog, car elle me paraît porteuse, dans son écartèlement, d’une lucidité rare, dont la première vertu est de ne pas nous laisser aller au désespoir.

Didier Eribon, Retour à Reims, Fayard, 2009. Champs essais, Flammarion, 2010. »

[1] À propos de cette sagesse anesthésiante, j’ai failli donner ici les deux amères, résignées et belles dernières pages de l’autobiographie du professeur et animateur de théâtre bien connu Yves Dupuis, La mare aux bulles, Reims, Matot-Braine, 1980. Mais j’y ai renoncé. L’heure n’est pas à la polémique.

[2] Je me souviens d’un texte remarquable, empreint de fierté sur cet isolat prolétarien, à l’Est de la cité, que m’avait présenté un jeune élève remarquable, Daverdon.