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J’avais déjà dit sur ce blog le plus grand bien de l’ouvrage de Maurizio Bettini, Éloge du Polythéisme
Je viens de lire son tout récent ouvrage, Contre les racines, Champs actuel Flammarion, 2017. Un ouvrage alerte et clarificateur que je ne saurais trop recommander.
Le retour de la tradition est à une réponse à l’homologation entre pays et cultures, qui fait que nous trouvons désormais le même décor, le même mode de consommation, le même comportement dans tous les pays européens « avancés ». La seule façon de nous différencier est alors de nous tourner vers le passé.
Ce retour à la tradition est aussi une fermeture défensive contre la « différence » des nouveaux venus, et ils sont légion.
L’identité qui s’appuie sur de supposées racines, métaphore arboricole s’il en est, nous fige dans l’impossibilité de considérer de façon vivante et mouvante d’où nous venons, dans l’impossibilité de changer ce qui est « au fond » de notre être collectif.
Dans le même temps, la métaphore « montante » de la sève des racines se double de la métaphore descendante des origines : nous descendons de… Autre forme de l’imposition d’une autorité, qui « descend » sur nous.
À cette double vision verticale de la tradition, on pourrait préférer la métaphore de l’horizontalité : la multitude des sources, des ruisseaux, des fleuves qui font ce que nous sommes devenus. Mais cette vision répugne à beaucoup car elle implique le mélange, et non la supposée pureté originelle.
Bettini appuie avec force sur le rôle de l’apprentissage de l’écriture dans la fixation des traditions et la prégnance d’une mémoire reconstruite. Ces traditions reconstruites sont à l’origine de bien des conflits artificiellement créés, comme en témoigne le sanglant affrontement Hutus-Tutsis, ou les affrontement autour des lieux sacrés de Jérusalem. Ces traditions reconstruites, ou construites, aboutissent également, sur un mode moins dramatique, à la touristification du lieu de mémoire, qui le vide en fait de son sens.
À partir de l’exemple personnel du quartier de Livourne de son enfance, aujourd’hui totalement modifié par l’implantation de nouveaux venus, nord-africains et africains, Bettini montre que la nostalgie fixe l’identité sur une strate vécue, mais désormais révolue, qui ne fait que succéder à d’autres strates, et qui sera suivie d’autres strates, tout aussi différentes.
L’immensité des cultures de notre monde, auxquelles nous avons facilement accès aujourd’hui, révèle la richesse des différences, alors que la tradition des racines nous fige dans une identité close, exclusive des autres. Une « identité » dont la pureté n’est que mensonge. Dans un chapitre passionnant et plein d’humour, Bettini nous montre que les supposées emblématiques traditions alimentaires sont en fait le fruit de contacts avec l’Autre, et de métissages innombrables.
Autre chapitre passionnant, celui où Bettini montre comment la vision du passé grec a joué nationalement dans la perception de la crise grecque actuelle, en fonction des enjeux économiques : valorisation dans certains pays, dévalorisation pour d’autres comme l’Allemagne, où l’ancienne révérence devant la culture grecque classique a laissé place à la condescendance, voire au mépris.
Autre chapitre passionnant, celui relatif à la mythologie des racines chrétiennes, si en vogue aujourd’hui dans notre Europe des 27. L’inscription de ces supposées racines dans le préambule constitutionnel de plusieurs État, comme son inscription dans des officialités régionales italiennes, n’a guère à voir avec la charité et l’amour du prochain : elle est fermeture défensive contre l’Autre.
Pour conclure, Bettini oppose à l’inconséquence d’un Trump, quatre fois petit-fils d’immigrés, à l’évidence de la réalité migratoire incessante. L’ouvrage se clôt sur une belle comparaison entre la fermeture mythologique, l’autochtonia qui fait des Athéniens des fils de la terre, de LEUR terre, et l’ouverture mythologique de la fondation de Rome, l’asylum, où Romulus l’étranger s’entoure de proscrits venus de tous les horizons, chacun amenant sa poignée de terre natale pour sanctifier la nouvelle patrie-