Je relisais l’Antigone de Sophocle, dont la préface de la Pléiade présente la complexité de la compréhension historique. Et que dire alors de la postérité de la haute et si solitaire (orgueilleuse ?) figure d’Antigone, dans ses si diverses interprétations, jusqu’aux plus contemporaines… Je garde en particulier de la pièce d’Anouilh un souvenir mitigé, tant elle était devenue un leitmotiv incontournable de ma jeune scolarité. Ce n’est que bien plus tard que j’ai appris à quelles discussions elle avait donné lieu, dans son à cheval entre la fin du pétainisme et l’après-Libération (elle avait été donnée à Paris en avril 1944).

Mais ce n’est pas d’Anouilh que je veux vous parler ici. Ma lecture m’a fait revenir « À l’Antigone éternelle » que Romain Rolland [1866-1944] publié en 1915, lors de son exil en Suisse « Au-dessus de la mêlée » (Jus Suffragii, Londres, mai 1915 ; Demain, Genève, janvier 1916), et qu’il intègrera à son magnifique recueil Les Précurseurs, publié en 1920 aux Éditions de l’Humanité (vous trouverez facilement le texte intégral de l’ouvrage).

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À l’Antigone éternelle

« L’action la plus efficace qui soit en notre pouvoir à tous, hommes et femmes, est l’action individuelle, d’homme à homme, d’âme à âme, l’action par la parole, l’exemple, par tout l’être. Cette action, femmes d’Europe, vous ne l’exercez pas assez. Vous cherchez aujourd’hui à enrayer le fléau qui dévore le monde, à combattre la guerre. C’est bien, mais c’est trop tard. Cette guerre, vous pouviez, vous deviez la combattre dans le cœur de ces hommes, avant qu’elle n’eût éclaté. Vous ne savez pas assez votre pouvoir sur nous. Mères, sœurs, compagnes, amies, aimées, il dépend de vous, si vous le voulez, de pétrir l’âme de l’homme. Vous l’avez dans vos mains, enfant ; et, près de la femme qu’il respecte et qu’il aime, l’homme est toujours enfant. Que ne le guidez-vous ! — Si j’ose me servir d’un exemple personnel, ce que j’ai de meilleur ou de moins mauvais, je le dois à certaines d’entre vous. Que, dans cette tourmente, j’aie pu garder mon inaltérable foi dans la fraternité humaine, mon amour de l’amour et mon mépris de la haine, c’est le mérite de quelques femmes : pour n’en nommer que deux, — de ma mère, chrétienne, qui me donna dès l’enfance le goût de l’éternel, — et de la grande Européenne Malwida von Meysenbug, la pure idéaliste [1816-1903], dont la vieillesse sereine fut l’amie de mon adolescence. [évocation que les nationalistes français utilisèrent pour condamner sa soi-disant germanophilie] Si une femme peut sauver une âme d’homme, que ne les sauvez-vous tous ? Sans doute parce que trop peu d’entre vous encore se sont sauvées elles-mêmes. Commencez donc par là ! Le plus pressé n’est pas la conquête des droits politiques (bien que je n’en méconnaisse pas l’importance pratique). Le plus pressé est la conquête de vous-mêmes. Cessez d’être l’ombre de l’homme et de ses passions d’orgueil et de destruction. Ayez la claire vision du devoir fraternel de compassion, d’entraide, d’union entre tous les êtres, qui est la loi suprême que s’accordent à prescrire — aux chrétiens, la voix du Christ, — aux esprits libres, la libre raison. Or, combien de vous en Europe sont prises aujourd’hui par le même tourbillon qui entraîne les esprits des hommes et, au lieu de les éclairer, ajoutent au délire universel leur fièvre !

Faîtes la paix en vous d’abord ! Arrachez de vous l’esprit de combat aveugle. Ne vous mêlez pas aux luttes. Ce n’est pas en faisant la guerre à la guerre que vous la supprimerez, c’est en préservant d’abord de la guerre votre cœur, en sauvant de l’incendie l’avenir, qui est en vous. À toute parole de haine entre les combattants, répondez par un acte de charité et d’amour pour toutes les victimes. Soyez, par votre seule présence, le calme désaveu infligé à l’égarement des passions, le témoin dont le regard lucide et compatissant nous fait rougir de notre déraison ! Soyez la paix vivante au milieu de la guerre, — l’Antigone éternelle, qui se refuse à la haine et qui, lorsqu’ils souffrent, ne sait plus distinguer entre ses frères ennemis. »

Il n’y a pas lieu ici, évidemment, de discuter ce texte, !notamment sur le rapport à l’action collective, et sur le dépassement de tout conflit dans le refus des antagonismes) sans risquer l’anachronisme. Pour prendre toute la mesure de la force, du courage et de la vertu de la démarche de Rolland, quittant la France pour un pays neutre, il faut absolument lire son Au-dessus de la mêlée, publié en 1915 (le texte est facilement accessible sur Internet).