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Si j’habitais Paris, je serais volontiers allé faire un tour à la Bellevilloise le 17 février, pour assister à la journée de débats autour de l’œuvre de Marx et ses résonances contemporaines, organisée par le journal l’Humanité. Voyez comment l’a présentée le directeur du journal, PatricjLe Hyaric, dans son numéro du 18 janvier :
https://humanite.fr/karl-marx-en-debat-648720

J’avoue que le dernier paragraphe de cette très intéressante présentation me pose problème :

« Alors que cette pensée subversive a pu prendre au XXe siècle les atours d’un conformisme sous le gel soviétique et quelques-uns de ses bréviaires d’inspiration stalinienne, c’est un Marx délesté du poids de l’Histoire contemporaine que nous nous attacherons à faire découvrir en conviant une vingtaine de chercheurs de toutes disciplines, universitaires, militants politiques et syndicaux, pour retrouver la sève d’une pensée subversive animée par la révolte contre les injustices et construite dans une perspective d’émancipation humaine. Prenez-y toute votre place ! Nous vous y attendons nombreuses et nombreux. »

Comment est-il possible d’effacer d’une phrase méprisante la tentative soviétique de mettre en œuvre la pensée de Marx, selon laquelle il s’agissait maintenant de transformer le monde que jusqu’à présent les philosophes n’avaient fait qu’interpréter ? Loin de moi l’idée de traiter ce « gel soviétique » de manière hagiographique. Mais ceux qui, comme moi, ont milité dans les rangs du Parti communiste avant l’effondrement de l’Union soviétique, savent combien l’attachement inconditionnel à l’URSS, et, avant 1956, à Staline, ont été des piliers fondamentaux de l’engagement communiste, engagement quasi religieux.
Depuis vingt ans et plus, les dirigeants communistes disent rompre avec le passé en jetant par dessus bord leur héritage, au lieu de l’assumer honnêtement et d’en tirer les leçons. Mais se débarrasser aussi lestement du boulet embarrassant n’a en rien aidé le Parti communiste à se reprendre, à se transformer, à être une vraie force agissante dans les péripéties et les luttes du présent. Au contraire, plus il s’obstine, comme ces repentis qui passent en vain leurs tatouages au laser, plus il se réduit comme peau de chagrin. Il me semble que cette nouvelle exécution sans appel d’un passé récent, dans lequel le PCF a été si profondément impliqué, n’est pas de nature à enrayer son déclin groupusculaire.

Pour des jeunes gens d’aujourd’hui, avides de lucidité, dont l’engagement se fonde sur les réalités du présent et les espoirs d’un avenir vivable, il serait grandement intéressant de comprendre ce qui s’est joué  à l’Est, quand, au plus fort de la grande tuerie capitaliste, les masses paysannes et l’avant-garde ouvrière se sont délivrées d’un joug immémorial ; de comprendre de quel type de société a accouché cette entreprise que, par le fer et par le feu, les puissances capitalistes ont tenté de faire avorter entre 1917 et 1921 ; d’expliciter la logique un peu vite baptisée « marxiste-léniniste » du processus  de « construction (plus qu’autoritaire) du socialisme soviétique » fait d’enthousiasmes et de répressions, de sacrifices, de sang et de larmes ; de rappeler que sans ces acquis et cette force le nazisme n’aurait jamais été vaincu ; de réaliser enfin que cet immense effort de « modernisation » et d’industrialisation a abouti (comme en Chine) à la victoire d’un néo-capitalisme, fruit de ce que les économistes appellent "accumulation du capital" – un processus réalisé là en quelques décennies alors qu’il a fallu deux siècles à l’Europe capitaliste.

Il est trop facile d’écarter d’une phrase pareille expérience, pour en revenir à un Marx soi-disant « délesté du poids de l’Histoire contemporaine ». Tout au contraire, c’est bien me semble-t-il à l’aune de cette histoire contemporaine qu’il faut s’interroger sur ce que « marxisme » peut dire aujourd’hui, à la lumière de ce qu'il a pu représenter pour la social-démocratie marxiste allemande d'avant 1914, et, dans la rupture, ce qu'il a représenté ensuite pour le parti de Lénine et Staline, plutôt que revenir à la pureté supposée d’un Marx originel, c’est à dire à nouvelle sacralisation, passée à la moulinette universitaire, et qui, pour savante qu'elle soit, n'aura aucun rôle véritable de mobilisation sociale.

J'y reviendrai sans doute.