Cet article fait partie de la série :  Regards sur 1919 - Présentation - liste des articles

 

L’Humanité journal socialiste, 27 juillet 1919, publie sans commentaire ni présentation l’article suivant : je le publie en document historique sans me permettre de le commenter sur le fond ; j'ajoute seulement en bleu quelques remarques.

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« Pour le prolétariat juif – Le Sionisme socialiste.

Le Sionisme socialiste, reconnu récemment par l’Internationale socialiste, mérite l’intérêt de tout le socialisme. Le prolétariat juif éprouve aujourd’hui le besoin de revenir à sa patrie historique de Judée, à cette nouvelle « Sion », qu’il associe à son idéal socialiste.
Le prolétariat juif est étroitement uni au prolétariat mondial socialiste ; il souffre de la même misère sociale, nourrit les mêmes espoirs, les mêmes aspirations, mais en même temps il fait partie intégrale de la nation juive dans le sens historique et culturel du mot. L’oppression historique qui pèse sur le peuple juif tout entier – peuple sans territoire et sans statut politique – se fait sentir plus durement encore su le prolétariat juif.
C’est le prolétariat juif qui est la première victime des persécutions antijuives. La réaction politique, les luttes nationales pèsent de tout leur poids sur les masses juives. Pendant les dernières décades [décennies], elles ont été soumises, dans l’Europe orientale, aux conditions les plus terribles de pauvreté, à des restrictions, à des persécutions abominables.
Trois millions de prolétaires juifs ont quitté depuis trente-cinq ans la Russie, la Roumanie, la Galicie. Ils ont cherché une patrie dans la libre Amérique [c'est le cas de l'auteur de l'article]. Mais un nombre considérable de prolétaires juifs sont restés.
Sous le régime qui précéda le bolchevisme, les Juifs ont été traités en Russie en parias ; le mépris social et les progroms étaient leur triste sort. Dans la Pologne agrandie qui comprend aujourd’hui plus de 3.000.000 de Juifs, les Juifs sont menacés de boycottage et même d’extermination par les pogroms qui continuent à sévir avec rage. En Roumanie, les Juifs étaient considérés comme des étrangers ; ils n’avaient ni droits politiques ni droits civils, ils étaient soumis à toutes les restrictions, à toutes les privations. Et c’était toujours les masses juives qui avaient le plus à souffrir de cet état de choses.
Les accusations les plus contradictoires sont lancées contre les Juifs. Ce sont à la fois des capitalistes et des mendiants, des réactionnaires et des bolchevistes, des fanatiques et des athées, des internationalistes et des particularistes. On leur fait grief à la fois d’avoir tué Jésus-Christ et de lui avoir donné naissance… Toutes ces accusations, toutes ces calomnies affectent plus profondément les masses juives que la bourgeoisie.
L’oppression dont le peuple juif a toujours souffert est devenue la source même de son sentiment national.
Et le socialisme lui-même, assimilateur à son origine, est devenu par la suite, pour les masses juives un des facteurs de la résurrection nationale. Au fur et à mesure que le socialisme prenait de l’extension, la vie juive se développait dans le sens national. Le yaddisch, l’hébreu, la littérature nationale ont pris un nouvel essor. Les masses se sont organisées partout : en Amérique, en Russie, en Pologne, en Roumanie, en Angleterre, à Paris même. Elles ont formé des partis socialistes juifs, des unions, des coopératives ouvrières. Malgré leur intention première, ces organisations ont renforcé le sentiment national.

[Cf. sur ce blog l'articlePour les ouvriers juifs, 1919 ]

Du socialisme au sionisme

La résurrection du sentiment national a conduit graduellement le prolétariat juif au Sionisme, mais à un sionisme socialise qui s’oppose philosophiquement, économiquement, politiquement, au sionisme bourgeois. Historiquement, l’idée socialiste est née parmi nous, du grand socialiste Moses Hess, l’ami et le collaborateur de Karl Marx, dont le livre Rome et Jérusalem a paru en 1862.
Le mouvement sioniste attire aujourd’hui en Europe orientale l’intelligence juive, mai-laïque, mi traditionnaliste, les libéraux, la petite bourgeoisie, les étudiants. Quant à la grande bourgeoisie que Karl Marx appelait avec raison la classe antisociale et anticulturelle, et qui, chez nous comme chez tous les peuples, a pour devise : « ubi bene, ubi patria » (la patrie est là où on est bien », elle est actuellement l’ennemie du sionisme socialiste.
D’autre part, le prolétariat juif, même quand il était acquis aux principes de la lutte de classe, fut longtemps l’adversaire du sionisme, qu’il considérait comme un mouvement purement nationaliste et qui lui semblait marqué du sceau de la réaction et de la petite bourgeoisie.
Seule, une petite minorité du prolétariat juif, depuis une quinzaine d’années, nourrit l’idée d’une résurrection nationale. Et ce n’est qu’après une longue lutte contre l’assimilationnisme, qui fur malheureusement, chez nous, identifié avec l’internationalisme, que la volonté nationale a triomphé de l’indifférence. Le parti socialiste sioniste a été représenté au Congrès international de Stuttgart en 1907.
Avec l’armistice, le sionisme, et particulièrement le sionisme socialiste, est entré dans une phase nouvelle, celle des réalisations pratiques.
La philosophie socialiste, quelquefois obscurcie par les mauvaises interprétations du problème national, qui confondaient le nationalisme révolutionnaire du peuple opprimé avec le nationalisme impérialiste du peuple oppresseur, fait maintenant du principe des nationalités un des principes inaliénables de l’évolution sociale.
Le rêve sioniste est devenu une réalité. La Palestine est aux mains des Anglais qui l’ont promise solennellement aux Juifs pendant la guerre.

[Dans une lettre ouverte (2 novembre 1917), signée Arthur Balfour, du Foreign Secretary britannique, Le Gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l'établissement en Palestine d'un Foyer national pour le peuple juif et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte soit aux droits civils et religieux des collectivités non juives existant en Palestine, soit aux droits et au statut politiques dont les Juifs disposent dans tout autre pays.]

Elle s’étend sur une superficie de 80.000 kilomètres carrés, de Sidun au golfe d’Akaba. Elle ne compte guère plus de 700.000 habitants, dont 100.000 Juifs. Il y a là place pour 7.000.000 d’habitants qui pourraient travailler à l’agriculture et à l’industrie.
Si l’on ajoute à la Palestine les terres voisines et notamment la Mésopotamie fertile, il y aurait place, dans cet Etat nouveau [l'auteur ne précise pas clairement lequel : Palestine ou au-delà de la Palestine pour la colonisation juive : ou état arabe créé sur le territoire de l'actuel Irak ?] , pour des dizaines de millions d’hommes. Ces contrées, grandes, aussi fertiles qu’inhabitées, rappellent l’Ouest américain au début du XIXe siècle.
Les Arabes, qui sont en petit nombre dans ces immenses pays, trouveraient dans l’Arabie indépendante, qui, elle aussi, est née de la guerre, la terre de leurs aspirations nationales et de leur développement historique. Quant aux Arabes de Palestine, ils jouiront de tous les avantages que la civilisation juive amènera avec elle. [c'est le thème de la colonisation civiisatrice, encore majoritaire dans le socialisme européen]
On discute au sein du Sionisme la base sociale sur laquelle devra être fondée la colonisation juive. La cité juive sera-t-elle une édition nouvelle de la société capitaliste, ou bien s’élèvera-t-elle sur de nouvelles bases sociales, sur le principe de la nationalisation du sol, de la socialisation des services publics, de l’industrie, de l’échange ? [Au-delà de l'expérience des Kiboutz, l'histoire a tranché...]
Telle est la discussion ouverte entre le sionisme petit-bourgeois et le sionisme socialiste. On ne peut douter que, lorsque les masses juives commenceront à émigrer et à coloniser la Palestine, le sionisme socialiste vaincra le sionisme bourgeois, si tant est qu’on puisse parler de victoire là où cette victoire ne résultera ni de luttes de classes, ni de luttes politiques.
C’est ici que le sionisme socialiste rejoint le socialisme international. Celui-ci est aujourd’hui témoin de l’effort héroïque que font les masses juives pour retourner en Palestine et pour fonder là-bas une cité messianique qui soit d’accord avec l’idéal socialiste, dont les philosophes et les révolutionnaires juifs ont été les interprètes les plus éloquents. Dans tous les pays, en Russie, en Pologne, en Roumanie, en Hongrie, en Allemagne, en Amérique, en Angleterre, à Paris même, les Juifs se réveillent, se préparent au grand exode vers le foyer national, vers la nouvelle Sion – la « Jérusalem nouvelle ».

Dr. Nahum SYRKIN. »

[Nahum Syrkin, ou Nachman Syrjin, né en Russie en 1868, avait étudié en Allemagne et en France, avant de militer en Russie après la Révolution de 1905 dans les rangs sionistes socialistes. Il émigre aux Etats-Unis en 1907. En 1919, il fait partie de la délégation juive américaine à la Conférence de Versailles sur la Paix]