Cet article introduit la série « Mort de Karl Marx »

Karl Marx étant quelque peu à la mode ces temps-ci, et c’est tant mieux, j’ai eu envie de voir quelles avaient été les réactions de la presse parisienne après son décès à Londres le 14 mars 1883.
En France, le règne absolu des Conservateurs monarchistes a pris fin en 1877-1878. En 1883, le pays est dirigée par une coalition de républicains bourgeois « de gouvernement », entraînée par ceux que l’on appelle « opportunistes », sous l’égide de Jules Ferry. Les différents courants radicaux sont dans l’opposition.
Après la terrible saignée de la Commune, l’interdiction de l’Internationale et la répression poursuivie par la République conservatrice, les socialistes, par ailleurs divisés, peinent à rassembler de maigres troupes. Mais l’amnistie de 1880 va leur fournir des forces avec le retour des exilés et des déportés.
La loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse avait mis fin à la chape de plomb que la République conservatrice faisait peser sur les publications. L’éventail des journaux parisiens que nous allons parcourir en témoigne. Seuls les socialistes ont bien du mal à assurer des publications, et elles sont pratiquement inexistantes au moment de la mort de Marx.
Avant de jeter un regard sur les réactions de la presse parisienne, dans ses différentes composantes, au lendemain de la mort de Karl Marx, présentons deux noms qui seront souvent cités dans les articles qui vont suivre :

Paul Lafargue en 1883

[Paul Lafargue, 1842, étudiant socialiste, il est renvoyé de l’Université en 1865. Internationaliste, il rencontre Marx à Londres et épouse sa fille. Envoyé par la Commune de Paris à Bordeaux, il est poursuivi et quitte la France pour l’Espagne. Il vit ensuite à Londres où il rencontre Guesde. Il rentre en France après l’amnistie en 1880 et milite avec Guesde au Parti ouvrier]

Charles Longuet en 1883
[Charles Longuet, 1839, fut un ardent journaliste républicain sous le Second Empire ; membre du Conseil dirigeant de la Commune de Paris et rédacteur en chef de son Journal officiel ; après la semaine sanglante, il se réfugia en Angleterre et subit une condamnation par contumace aux travaux forcés à perpétuité.  À Londres, il milite dans l'Internationale sous l'aile de Marx, dont il épouse la fille aînée, Jenny. Il rentre en France avec l'amnistie de 1880, et milite à l'Association socialiste républicaine (ASR) qui regroupe des anciens communards non guesdistes et réformistes, et des membres de l'aile gauche radicale, dont Clémenceau.]

Au moment de sa mort, quelles publications de Marx pouvait connaître le lecteur français ?
Misère de la philosophie, réplique à la « Philosophie de la misère » de M. Proudhon, Paris, A. Franck, 1847, ne se trouvait plus que dans quelques bibliothèques.
Son essai « La question juive » avait été traduit et publié par Hermann Ewerbeck dans Qu’est-ce que la Bible d’après la nouvelle philosophie allemande ? Paris, Lagrange, 1850. Mais là encore, l’influence ne pouvait qu’être confidentielle.
Sa brochure écrite à chaud au moment de la Commune, La guerre civile en France. Adresse du Conseil Général de l'Association Internationale des Travailleurs, Bruxelles, Vve Truyts, juin 1872, n’était évidemment pas diffusée et rééditée dans une France où l’Internationale était interdite et les Communards traqués.
Par contre, présenté comme un ouvrage de stricte recherche économique sans connotations politiques, Le Capital, livre I,  avait été publié en fascicules : Paris, Lachâtre, traduction Joseph Roy, 1872-1875, et avait soulevé l’intérêt, et la critique, de quelques économistes bourgeois.
Quelques extraits du Capital avaient été donnés dans les parutions épisodiques de l’hebdomadaire guesdiste L’Égalité, 1877, 1878, 1880.
Marx avait autorisé le jeune juriste et journaliste guesdiste Gabriel Deville, à donner du Capital une édition abrégée. Il n’aura pas le temps de la voir. L’ouvrage de Gabriel Deville, Le capital de Karl Marx, résumé et accompagné d’un aperçu sur le socialisme scientifique, Paris, H. Oriol, 1883, paraîtra quelques mois après le décès de Marx.

Marx, on le sait, est mort sans avoir pu achever son grand œuvre, Le Capital, dont il avait seulement publié la première partie. C’est Engels, son compagnon d’idées et de luttes depuis 1844, et son ami fidèle aussi [1], qui recueillera les papiers de Marx sur ce Capital non abouti ; il en donnera plus tard, bien plus tard, une publication.
Mais Engels avait fait ce que Marx n’avait apparemment jamais envisagé de faire (les exégètes discutent encore de ce silence de Marx, et du traitement de la pensée marxienne par Engels), c’est-à-dire donner une présentation totale et systémique de la philosophe marxiste : un ouvrage publié en allemand, à destination des socialistes allemands : M.E. Dühring bouleverse la science (Leipzig, 1878). Cette publication était en partie accessible au public français, public d’initiés s’entend : en 1880, Paul Lafargue en avait traduit trois chapitres, la traduction avait été revue et approuvée par Engels, et le texte avait été publié dans la Revue socialiste de Benoît Malon (à partir de mars 1880), et ensuite publié en brochure sous le titre de Socialisme utopique et socialisme scientifique.

[1] Friedrich Engels, 1820, était le fils d’une famille d’industriels allemands dont une partie des activités était située en Angleterre. Sa vie offre le paradoxe d’un révolutionnaire engagé très tôt et très fermement dans l’élaboration théorique, et dans l’action, et d’un collaborateur de son père dans ses activités industrielles en Angleterre. C’est grâce à cette source assurée de revenus qu’il pourra soutenir financièrement Marx (dont la situation en Angleterre fut souvent proche de la misère), tout en continuant à entretenir avec son ami un échange idéologique et politique permanent. 

LISTE DES ARTICLES

 

Mort de Karl Marx - Le Petit Parisien

Mort de Karl Marx - L'intransigeant

Mort de Karl Marx - Le Radical

Mort de Karl Marx - La Justice

Mort de Karl Marx - Le Gaulois

Mort de Karl Marx, l’Univers

Mort de Karl Marx - Le Figaro

Mort de Karl Marx, le Journal des Débats

Mort de Karl Marx - Benoit Malon, "L'œuvre de Marx"

Mort de Karl Marx - Le Temps

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