Pour conforter son pouvoir, l'Empereur avait déclaré la guerre à la Prusse le 19 juillet 1870. Une campagne catastrophique aboutit à la capture de Napoléon III et à la proclamation de la République le 4 septembre. En prévision du siège imminent de la capitale, blanquistes, socialistes, radicaux avancés avaient formé le Comité central républicain de défense nationale. Le 18 commençait le siège de Paris, cependant que les armées françaises refluaient vers le Sud. Le 22 septembre, les blanquistes avaient demandé l'avènement de la Commune de Paris et la levée en masse. Le 31 octobre, une tentative révolutionnaire communaliste échoue à Paris, mais la Commune est proclamée à Marseille le 1er novembre. Le 22 janvier 1871, un soulèvement communaliste parisien est réprimé par l'armée. Le 28 janvier, Paris doit capituler, après un siège terrible de quatre mois qui a précipité la population dans la famine et la misère.  Ce même jour, Thiers et Bismarck signent la convention d'armistice. Dans le climat de désorganisation et de défaite d'une France en partie occupée, les élections législatives générales du 8 février 1871 donnent dans le pays une large majorité aux conservateurs et monarchistes, mais Paris vote majoritairement pour les républicains avancés. Le 17 février, Thiers est nommé chef du pouvoir exécutif, et il entame le 26 les préliminaires de paix. Le 1er mars, l'armée prussienne fait une entrée symbolique sur les Champs Elysées, mais Paris n'est pas occupé, et les citoyens en armes de la Garde nationale demeurent sous les drapeaux. Le 3 mars est formé un Comité central de la Garde nationale. Le 10 mars, l'Assemblée nationale se réunit à Versailles. Le 17, Thiers fait arrêter Blanqui, privant ainsi le mouvement révolutionnaire d'un leader décisif. Ce même jour, le gouvernement adresse un appel aux Parisiens, que la presse ne publiera que le 18 ou le 19 :

 

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Le Petit Journal, 19 mars 1871

« La proclamation du Gouvernement

Habitants de Paris,
Nous nous adressons encore à vous, à votre raison, à votre patriotisme, et nous espérons que nous serons écoutés.
Votre grande cité, qui ne peut vivre que par l’ordre, est profondément troublée dans quelques quartiers [le centre et l'Est populaires de la capitale] ; et le trouble de ces quartiers, sans se propager dans les autres, suffit cependant pour empêcher le retour du travail et de l’aisance.
Depuis quelque temps, des hommes malintentionnés, sous prétexte de résister aux Prussiens, qui ne sont plus dans vos murs, se sont constitués les maîtres d’une partie de la ville, y ont élevé des retranchements, y montent la garde, vous forcent à la monter avec eux, par ordre d’un comité occulte qui prétend commander seul à une partie de la gade nationale, méconnaît ainsi l’autorité du général d’Aurelles, si digne d’être à votre tête, et veut former un gouvernement en opposition au gouvernement légal institué par le suffrage universel.
Les hommes qui vous ont causé déjà tant de mal, que vous avez dispersés vous-mêmes au 31 octobre, affichent la prétention de vous défendre contre les Prussiens qui n’ont fait que paraître dans vos murs, et dont ces désordres retardent le départ définitif, braquent des canons qui, s’ils faisaient feu, ne foudroieraient que vos maisons, vos enfants et vous-mêmes, enfin compromettent la République au lieu de la défendre, car, s’il s’établissait dans l’opinion de la France que la République est la compagne nécessaire du désordre, la République serait perdue. Ne les croyez pas, et écoutez la vérité que nous vous disons en toute sincérité !
Le Gouvernement, institué par la nation tout entière, aurait déjà pu prendre des canons dérobés à l’Etat, et qui, en ce moment, ne menacent que nous, enlever ces retranchements ridicules qui n’arrêtent que le commerce, et mettre sous la main de la justice les criminels qui ne craindraient pas de faire succéder la guerre civile à la guerre étrangère.
Mais, il a voulu donner aux hommes trompés le temps de se séparer de ceux qui les trompent.
Cependant le temps qu’on a accordé aux hommes de bonne foi pour se séparer des hommes de mauvaise foi est pris sur votre repos, sur votre bien-être, sur le bien-être de la France tout entière.
Il ne faut donc pas le prolonger indéfiniment. Tant que dure cet état de choses, le commerce est arrêté, vos boutiques sont désertes, les commandes qui viendraient de toutes parts sont suspendues, vos bras sont oisifs, le crédit ne renaît pas, les capitaux, dont le Gouvernement a besoin pour délivrer le territoire de la présence de l’ennemi, hésitent à se présenter.
Dans votre intérêt même, dans celui de votre cité, comme dans celui de la France, le Gouvernement est résolu à agir. Les coupables qui ont prétendu instituer un gouvernement devront être livrés à la justice régulière.
Les canons dérobés à l’Etat vont être rétablis dans les arsenaux, et, pour exécuter cet acte urgent de justice et de raison, le Gouvernement compte sur votre concours.
Que les bons citoyens se séparent des mauvais ; qu’ils aident la force publique au lieu de lui résister.
Ils hâteront ainsi le retour de l’aisance dans la cité, et rendront service à la République elle-même, que le désordre ruinerait dans l’opinion de la France.
Parisiens, nous vous tenons ce langage parce que nous estimons votre bon sens, votre sagesse, votre patriotisme ; mais, cet avertissement donné, vous nous approuverez de recourir à la force, car il faut à tout prix, et sans retard, que l’ordre, condition de votre bien-être, renaisse entier, immédiat, inaltérable.

Paris le 17 mars 1871.

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THIERS, président du Conseil, chef du Pouvoir exécutif de la République.
DUFAURE, ministre de la justice.
E.PICARD, ministre de l’intérieur.
POUYER-QUERTIER, ministre des finances.
JULES FAVRE, ministre des affaires étrangères.
Général LE FLÔ, ministre de la guerre.
Amiral POTHUAU, ministre de la marine.
JULES SIMON, ministre de l’instruction publique.
DE LARCY, ministre des transports publics.
LAMBRECHT, ministre du commerce. »

 Mais l'adresse du gouvernement n'était pas encore diffusée auprès des Parisiens que dans la nuit du 17 au 18 mars, le gouvernement tenta de s'emparer des canons de la Garde nationale à Montmartre et à Belleville. Face à une mobilisation populaire spontanée, notamment féminine, et la fraternisation d'une partie des soldats, l'opération échoue. Les officiers sont désarmés, et malgré l'opposition du maire du XVIIIe, le jeune radical Clémenceau, et de cadres de la Garde nationale, les deux généraux responsables de l'expédition sont fusillés par les soldats mutinés.

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Les canons que les soldats de Thiers avaient enlevés sont ramenés à Montmartre par la foule, les gardes nationaux et les soldats mutinés

Alors que la ville se hérisse de barricades et que le pouvoir passe aux mains du Comité central de la Garde nationale, le gouvernement fuit à Versailles. Il refuse toute négociation et exige le désarmement de la Garde Nationale. Le grand quotidien républicain avancé et socialisant Le Cri du Peuple, suspendu par Thiers, peut reprendre sa parution le 20 mars et fait ainsi le point sur la Révolution qui vient de s'accomplir :

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Le Cri du Peuple, 20 mars 1871

« Au peuple de Paris

Une nouvelle révolution patriotique et fière vient de s’accomplir.
La garde nationale, atteinte dans sa dignité et provoquée par le gouvernement de MM. Thiers, Favre et Picard, qui avaient préparé leur tentative par la suppression de six journaux, a répondu aux provocations, aux calomnies et aux mensonges ar la déchéance et le mépris.
La troupe, que les généraux de l’empire avaient menée de défaite en défaite jusqu’à l’humiliation suprême, a généreusement refusé de tirer sur les citoyens qui défendaient leurs droits, et a fraternisé avec le peuple, contre lequel on avait formé le dessein criminel de la faire combattre.
Paris s’est reconquis. Il est maintenant libre et souverain, maître, de ses destinées et de son avenir. S’il sait prendre aujourd’hui même une résolution énergique et sage à la fois, le triomphe de la République est assuré, et la date du 20 mars sera une des plus grandes de l’histoire.
Si la population parisienne n’écoutait que ses sentiments d’indignation contre ceux qui viennent de troubler su profondément l’ordre et de menacer la cité des malheurs de la guerre civile, elle proclamerait la déchéance du gouvernement indigne, dont les derniers actes mériteraient la mise en accusation et le plus sévère châtiment.
Mais si Paris a le droit absolu de disposer de lui-même, il ne peut disposer de la France ; il ne peut faire plus que ce qu’il a fait : lui donner un grand exemple. Il peut réclamer, conquérir et défendre son autonomie complète, sa liberté entière, mais il doit, par respect pour la justice, le droit national et pour sa propre sécurité, laisser le reste de la France agir à sa guise.
Pour que la Révolution qui vient de s’accomplir dans Paris avec tant de spontanéité, d’ensemble, de magnanimité et d’espérance, soit consacré par le temps, et, plus tard, par l’adhésion de tout ce qu’il y a dans le monde d’hommes libres, honnêtes et éclairés, il faut que cette Révolution se borne à Paris. Lui seul a eu le courage et le péril, lui seul doit en bénéficier.
Paris doit donc se déclarer VILLE LIBRE, commune affranchie, cité républicaine, se gouvernant elle-même et réalisant dans la mesure du possible la théorie du gouvernement direct appliqué dans la république helvétique. [c'est le communalisme fédératif cher aux proudhoniens, à une partie des internationalistes, et qui figure dans le programme des radicaux ; à Marseille, à Lyon, et d'autres villes de province, des mouvements de ce type sont alors déclenchés, même si les Communeux parisiens se défendent de vouloir gagner la province à leur cause ].
Il doit prendre immédiatement certaines mesures d’urgence pour garantir ses franchises dans l’avenir et pour, en même temps, rétablir au plus vite dans le présent, l’ordre nécessaire à une cité industrielle, commerciale, travailleuse ; pour garantir le fonctionnement normal et réguliers des services publics, pour assurer au mieux des intérêts généraux, des relations sérieuses avec ce qui sera le gouvernement de la France comme avec les autres villes libres qui voudraient imiter l’exemple de Paris.
Ces mesures sont celles-ci :
Convocation immédiate des municipalités parisiennes existantes en conseil et formant une commune de Paris provisoire chargée de veiller aux choses d’administration publiques journalières et de présider aux élections municipales ;
Adjonction de la députation de Paris et du comité central de la garde nationale à cette commission municipale ;
Convocation des électeurs pour le 25 mars, à l’effet d’élire, par arrondissement, CINQ administrateurs municipaux chargés de l’administration de l’arrondissement dans lequel ils auront été élus, et, se réunissant au conseil communal pour délibérer sur les intérêts généraux de la ville.
Abolition immédiate de la préfecture de police et transfert aux municipalités parisiennes de ses attributions exercées par le Comité central de la garde nationale.
Election par la garde nationale de son état-major général.
Suppression du commandement supérieur de la garde nationale, qui ne pourra être rétablie qu’en temps de guerre, et devra être laissé à l’élection.
Organisation de la magistrature élective pour la ville de Paris.
Acceptation des conditions de la paix et entente de la commission municipale avec le gouvernement de la France pour l’exécution de ces conditions.
Convocation rapide, et par arrondissement, de tous les citoyens pouvant justifier de leur qualité de commerçant et de comptable, pour la formation d’un syndicat commercial chargé de présenter un nouveau projet de loi sur les échéances [les effets de commerce et les loyers, suspendus de fait par le siège].
Envoi immédiat de CINQ délégués de la Commission municipale et de la députation parisienne près des membres du pouvoir exécutif, chargés de traiter avec eux sur les bases qui viennent d’être indiquées ci-dessus, et qui doivent entraîner la reconnaissance officiell de Paris, ville libre, par le gouvernement français.
Enfin envoi de CINQ autres délégués près des plénipotentiaires prussiens, afin de leur donner toutes garanties sur l’exécution du traité de paix ; [l'armée prussienne continue à ceinturer l'Est de la capitale]
Telles sont les mesures qu’il faut prendre immédiatement, sous peine de tomber dans le gâchis, de rouler dans l’abîme.
Il nous faut éviter un retour d’hostilités et ne pas fournir le prétexte à l’armée prussienne dont le gouvernement de MM. Thiers, Favre, Picard a fait son allié [Bismarck libère ses prisonniers pour qu'ils viennent en renfort à l'armée versaillaise].
Il y va du salut de la cité, de l’avenir de la Révolution.

 Le Cri du Peuple.  - 

La victoire fatigue autant que la persécution. Tout l’équipage du Cri du Peuple, rédacteurs, compositeurs, imprimeurs, a le cœur joyeux, mais les jambes cassées ; on tombe de lassitude et de sommeil : Chacun a monté la garde derrière les barricades ou à l’Hôtel de ville.
Demain on pourra laisser son fusil et retourner à l’écritoire. Pour aujourd’hui, nous prions le peuple de réfléchir aux mesures que nous lui proposons.
Et surtout, que le Comité central continue à rester neutre, calme et fort, et qu’il demeure, au milieu des bataillons qui l’ont élu, l’intermédiaire désintéressé entre le peuple et la bourgeoisie.
Le citoyens JULES VALLÈS, affranchi de sa condamnation par la victoire pacifique du peuple, reprendra demain, dans le journal, sa collaboration quotidienne. »