Vous ne connaissez peut-être pas le superbe site de l’Université de Rouen :
http://flaubert.univ-rouen.fr
Il donne notamment la totalité de la correspondance de Flaubert, qui sera reprise en cinq volumes dans la Pléiade.

Pour vous mettre en appétit, j’en extrais cette lettre à son amie la poétesse Louise Colet, lettre bien connue des spécialistes, mais que je redonne ici, pour tous et pour le plaisir. Flaubert a alors 32 ans et peut vivre de ses rentes dans son refuge de Croisset, à quelques kilomètres de Rouen. Depuis 1851, il travaille son roman Madame Bovary, qui sera achevé en 1856, et publiée avec le scandale et le procès que l'on sait.

      [Croisset] Nuit de vendredi, 2 heures [23 décembre 1853].
      Il faut t'aimer pour t'écrire ce soir, car je suis épuisé. J'ai un casque de fer sur le crâne. Depuis 2 heures de l'après-midi (sauf vingt-cinq minutes à peu près pour dîner), j'écris de la Bovary, je suis [...], en plein, au milieu ; on sue et on a la gorge serrée. Voilà une des rares journées de ma vie que j'ai passée dans l'illusion, complètement et depuis un bout jusqu'à l'autre. Tantôt, à 6 heures, au moment où j'écrivais le mot attaque de nerfs, j'étais si emporté, je gueulais si fort [il aimait éprouver ses textes par la lecture à haute voix] et sentais si profondément ce que ma petite femme éprouvait, que j'ai eu peur moi-même d'en avoir une. Je me suis levé de ma table et j'ai ouvert la fenêtre pour me calmer. La tête me tournait. J'ai à présent de grandes douleurs dans les genoux, dans le dos et à la tête. Je suis comme un homme qui a trop [...] (pardon de l'expression), c'est-à-dire en une sorte de lassitude pleine d'enivrements. Et puisque je suis dans l'amour, il est bien juste que je ne m'endorme pas sans t'envoyer une caresse, un baiser et toutes les pensées qui me restent. Cela sera-t-il bon ? Je n'en sais rien (je me hâte un peu pour montrer à Bouilhet un ensemble quand il va venir). [professeur de lettres, écrivain et bibliothécaire, Louis Hyacinthe Bouilhet, son condisciple au collège royal, était son ami intime ; c'est lui qui avait inspiré le sujet de Madame Bovary en l'informant d'un fait divers local] Ce qu'il y a de sûr, c'est que ça marche vivement depuis une huitaine. Que cela continue ! car je suis fatigué de mes lenteurs. Mais je redoute le réveil, les désillusions des pages recopiées ! N'importe, bien ou mal, c'est une délicieuse chose que d'écrire, que de ne plus être soi, mais de circuler dans toute la création dont on parle. Aujourd'hui par exemple, homme et femme tout ensemble, amant et maîtresse à la fois, je me suis promené à cheval dans une forêt, par un après-midi d'automne, sous des feuilles jaunes, et j'étais les chevaux, les feuilles, le vent, les paroles qu'ils se disaient et le soleil rouge qui faisait s'entrefermer leurs paupières noyées d'amour. Est-ce orgueil ou piété, est-ce le débordement niais d'une satisfaction de soi-même exagérée ? ou bien un vague et noble instinct de religion ? Mais quand je rumine, après les avoir subies, ces jouissances-là, je serais tenté de faire une prière de remerciement au bon Dieu, si je savais qu'il pût m'entendre. Qu'il soit donc béni pour ne pas m'avoir fait naître marchand de coton, vaudevilliste, homme d'esprit, etc. ! Chantons Apollon comme aux premiers jours, aspirons à pleins poumons le grand air froid du Parnasse, frappons sur nos guitares et nos cymbales, et tournons comme des derviches dans l'éternel brouhaha des Formes et des Idées :

Qu'importe à mon orgueil qu'un vain peuple m'encense...

      Ceci doit être un vers de M. de Voltaire, quelque part, je ne sais où ; mais voilà ce qu'il faut se dire. J'attends la Servante avec impatience. Ah oui ! va, pauvre Muse, tu as bien raison : "Si j'étais riche, tous ces gens-là baiseraient mes souliers". Pas même tes souliers, mais la trace, l'ombre ! Tel est le courant des choses. Pour faire de la littérature étant femme, il faut avoir été passée dans l'eau du Styx.
      Quant aux offres de Du Camp [le littérateur Maxime du Camp venait de faire avec lui un grand voyage au Moyen Orient de 1849 à 1852] relativement à Mme Biard [Léonie Biard, femme de lettres qui ne laissa pas Hugo indifférent, à tous égards], il y a entre les hommes une sorte de pacte fraternel et tacite qui les oblige à être maquereaux les uns des autres. Pour ma part je n'y ai jamais manqué. On reconnaît à cela la bonne éducation, le gentleman. Mais si j'étais directeur d'une revue, je serais peu gentleman. Au reste les articles de la mère B... ne sont pas pires que d'autres. Tout se vaut, au-dessous d'un certain niveau comme au-dessus. Quant à toi, si tu leur envoyais quelque chose, je suis sûr qu'ils l'accepteraient ; à moins que ce ne soit un parti pris de t'écarter complètement, ce qui se peut. Il faudrait pour cela renouer avec le Du Camp, et c'est un homme à ne pas voir, je crois. Cette locution que j'emploie ouvre la porte à toutes les hypothèses. Ce malheureux garçon est un de ces sujets auxquels je ne veux pas penser. Je l'aime encore au fond ; mais il m'a tellement irrité, repoussé, nié, et fait de si odieuses crasses que c'est pour moi "comme s'il était déjà mort", ainsi que dit le duc Alphonse à Mme Lucrezzia. Je ne sais aucun détail lubrique touchant la Sylphide qui, à ce qu'il paraît, a été fortement touchée (et branlée peut-être ?).
      Bouilhet ne m'a écrit dans ces derniers temps que des lettres fort courtes. J'avais toujours jugé ladite une gaillarde chaude, et je vois que je ne me suis pas trompé. Mais elle a l'air de mener ça bien rondement, cavalièrement. Tant mieux ! Cette femme est rouée, elle connaît le monde ; elle pourra ouvrir à Bouilhet des horizons nouveaux... piètres horizons il est vrai ! Mais enfin ne faut-il pas connaître tous les appartements du cœur et du corps social, depuis la cave jusqu'au grenier, et même ne pas oublier les latrines, et surtout ne pas oublier les latrines ! Il s'y élabore une chimie merveilleuse, il s'y fait des décompositions fécondantes. Qui sait à quels sucs d'excréments nous devons le parfum des roses et la saveur des melons ? A-t-on compté tout ce qu'il faut de bassesses contemplées pour constituer une grandeur d'âme ? Tout ce qu'il faut avoir avalé de miasmes écœurants, subi de chagrins, enduré de supplices, pour écrire une bonne page ? Nous sommes cela, nous autres, des vidangeurs et des jardiniers. Nous tirons des putréfactions de l'humanité des délectations pour elle-même, nous faisons pousser des bannettes de fleurs sur des misères étalées. Le Fait se distille dans la Forme et monte en haut, comme un pur encens de l'Esprit vers l'Éternel, l'Immuable, l'Absolu, l'Idéal.
      J'ai bien vu le père Roger passer dans la rue avec sa redingote et son chien. Pauvre bonhomme !... Comme il se doute peu ! As-tu songé quelquefois à cette quantité de femmes qui ont des amants, à ces quantités d'hommes qui ont des maîtresses, à tous ces ménages sous les autres ménages ? Que de mensonges cela suppose ! Que de manœuvres et de trahisons, et de larmes et d'angoisses ! C'est de tout cela que ressort le grotesque et le tragique. Aussi l'un et l'autre ne sont que le même masque qui recouvre le même néant, et la Fantaisie rit au milieu comme une rangée de dents blanches au-dessus du bavolet noir.
      Adieu, chère bonne Muse ; de t'écrire m'a passé mon mal au front ; je le mets sous tes lèvres et vais me coucher.
      Encore adieu et mille caresses. À toi.
      Ton G.