Après la terrible saignée de la répression de la Commune, en 1871, et les longues années de répression et d’étouffement, les courants socialistes, souvent opposés, renaissent au grand jour avec la fin de la République autoritaire et conservatrice (1877), et les premières amnisties de Communards (l’amnistie entière n’aura lieu qu’en 1880).
Jules Guesde [1845], est journaliste républicain sous le Second Empire. Il soutient la Commune dans la presse de Toulouse et Montpellier, ce qui lui vaut condamnation. Pour échapper à la prison, il se réfugie en Suisse, puis à Milan. Dans cet exil, il entre en contact avec des militants de l’Association internationale des Travailleurs. Il est d’abord proche des internationalistes de la Fédération jurassienne, opposés aux conceptions de Marx quant à la structure et la finalité de l’organisation ; ils condamnent l’organisation centralisée, et selon eux autoritaire, que met en place Marx, et ils demandent l’autonomie entière des groupes de l’Internationale. Mais, progressivement, Guesde s’initie aux thèses marxistes, sans les partager entièrement.
Il a l’autorisation de rentrer en France en 1876, et écrit dans la presse radicale avancée. Mais il envisage la création d’un parti ouvrier indépendant des partis républicains bourgeois, et pour cela veut créer un journal qui apporterait à la classe ouvrière la connaissance des fondamentaux de la théorie marxiste.

 

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Sur Guesde, on consultera l’ouvrage indispensable : Claude Willard, Jules Guesde, l’apôtre et la loi, Éditions ouvrières, 1991. Sur l’Égalité, voir l’étude de la grande historienne et lutteuse Michelle Perrot.

L’Égalité devait paraître tous les samedis, elle se heurtera aussitôt aux amendes, aux perquisitions, et enfin à la suspension de parution...
Je donne ici en document des extraits du premier numéro. Il faut évidemment le situer la position dans son contexte politique immédiat, position bien résumée par le « et » de son sous-titre.  

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Dans la bataille ouverte par la crise du 16 mai 1877, qui opposa le Président Mac Mahon et la Chambre des députés républicaine nouvellement élue après sept ans de république conservatrice et autoritaire, les républicains modérés ou radicaux ont fait bloc. Mais quid des socialistes ?
L’éditorial du n°1 précise clairement la position de Guesde et de ses amis, déjà affirmée par le « et » du sous-titre : « Journal républicain et socialiste ». Les socialistes sont aux côtés des républicains bourgeois contre la réaction. Mais, instruits par l’histoire, ils conserveront et affirmeront leur autonomie afin de défendre leurs objectifs économiques et sociaux, que jamais les républicains bourgeois (désormais au pouvoir après leur victoire électorale du 28 octobre 1877), n’approuveront, bien au contraire. République démocratie oui, mais République démocratique et sociale.

« En paraissant en pleine crise politique, L’Égalité ne se fait pas d’illusion sur les objections qui l’attendent de la part du parti républicain gouvernemental, et dont le dernier speech de M. Jules Ferry suffirait à nous donner un avant-goût.
Le moment est « mal choisi », diront les plus honnêtes, ceux qui n’ont pas élevé la calomnie à la hauteur d’un principe.
A quoi nous répondrons tout d’abord, en appelant au témoignage de tous nos amis, que nous n’avons pas choisi le moment. Voilà plus d’un mois que nous renvoyons de samedi en samedi notre premier numéro, dans l’espérance que le verdict du 14 octobre [premier tour des élections législatives, qui assurent la pleine victoire des Républicains sur les conservateurs monarchistes] aura reçu sa pleine exécution. Et ce n’est pas notre faute si, par suite de l’attardement des gauches dans la voie parlementaire, cette lutte scandaleuse d’une coterie contre une nation n’a pas encore pris fin.
Nous adressant ensuite à la franchise des républicains bourgeois, nous leur demandons si jamais un moment leur eût paru « bien choisi » pour battre en brèche les privilèges économiques de leur classe, en les mettant au défi, pour peu qu’ils soient sincères, de nous répondre autrement que par la négative.
Les seuls à avoir qualité pour nous prendre à parti en cette circonstance, seraient donc les travailleurs, dont nous devons être l’organe.
Mais, de ce côté, nous sommes parfaitement tranquille.
La classe ouvrière a une conscience trop nette de ses intérêts pour ne pas comprendre que c’est précisément à la veille de la bataille qu’il importe de ne pas laisser de doute à la bourgeoisie libérale sur les conditions du concours que nous sommes décidés à lui donner jusqu’au bout contre l’ennemi commun, et de proclamer bien haut qu’il ne s’agit pas pour le prolétariat de tirer une fois de plus les marrons du feu pour le compte des politiciens de profession, mais de déblayer le terrain sur lequel puissent dignement et utilement se produire ses revendications, celui de la République républicaine. »

L'éditorial, on le voit, n'est pas signé :
« La rédaction de l’Égalité se compose d’écrivains démocratiques dont le public connaît déjà la plume et les convictions. Plus soucieux de propager des idées justes que de faire du bruit autour de leurs noms, ils ne croient pas devoir s’astreindre à cet usage de la signature individuelle, qui a tant fait pour substituer les questions de personnes aux questions e doctrines, la presse à scandales à la presse de principes. Le journal y gagnera en cohésion et en dignité. Ses rédacteurs se consoleront sans peine de ce qu’ils pourront y perdre en banale renommée. »

Cependant, le journal donne la liste de ses collaborateurs principaux :

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À noter que cette proclamation éditoriale n’émane pas directement de la classe ouvrière, mais qu’elle est l’œuvre d’un collectif d’étudiants, d’intellectuels, de journalistes, au passé de lutteurs démocrates. Outre le journaliste Guesde (1845), rentré de son exil post-communard en 1876, sont cités l’étudiant en droit Deville, le professeur de droit Girard (pseudonyme : Gerbier), l’étudiant en médecine Massard, le journaliste Oudin, tous jeunes militants qui avaient participé à l’aventure de la publication républicaine avancée née en février 1876, Les droits de l’Homme, journal politique et littéraire.
Après la présentation du collectif de collaborateurs français, ce n°1 présente les collaborateurs étrangers :

« Voulant donner une place de premier ordre à l’étude du mouvement social à l’étranger, l’Égalité s’est assurée, dans ce but, un personnel de correspondants tel qu’aucun journal n’en a possédé depuis nombre d’années.
Des correspondances d’Allemagne nous seront adressées par les citoyens Bebel et Liebknecht, les deux députés socialistes au Parlement allemand qui protestèrent en 1870-71, au prix de leur liberté, contre la guerre franco-prussienne et l’annexion de l’Alsace-Lorraine, et à qui plus qu’à nul autre revient l’honneur d’avoir organisé cette démocratie socialiste allemande qui compte aujourd’hui douze députés et plus d’un demi-million d’électeurs. [dans le climat revanchard d'après la défaite de 1871, cette collaboration d'Allemands sera taxée de trahison ! À noter, mais Guesde se gardait bien de le dire dans ce climat délétère, que, selon certaines sources, les sociaux démocrates allemands avaient aidé financièrement la naissance du journal]
Notre correspondant de Belgique est le docteur César de Paepe, le célèbre collectiviste dont les rapports sur la propriété foncière et l’organisation des services publics excitèrent jadis une si grande sensation.
Nos correspondants d’Italie sont deux hommes aimés et estimés du prolétariat italien : le citoyen Tito Zanardelli, le fondateur de l’Agitatore, qui fit une si belle campagne à Lugano, et le citoyens Gnocchi-Viani, le principal rédacteur de la Plèbe de Milan,  aujourd’hui arrivée à sa quatorzième année d’existence. »

Quelques précisions sur ces collaborateurs étrangers :
Italie :
La Plebe, journal initialement démocrate et républicain mazziniste, était devenu socialisant après la Commune de Paris. Benoît Malon l’avait encouragé à se dégager des positions bakouninistes. Engels y avait publié. Animé notamment par le journaliste Tito Zanardelli [1848], le journal avait été rejoint en 1876 par le journaliste Osvaldo Gnocchi-Viani [1837], (que Guesde avait connu lors de son exil en Italie). Sous leur impulsion est créé la même année la Fédération internationaliste des travailleurs de l’Italie du Nord, opposée aux anarchistes et à l’action insurrectionnelle sans support populaire. En mai 1877 Gnocchi-Viani signait dans la Plebe un manifeste pour la création d’un Parti socialiste italien.

Allemagne :
Wilhelm Liebknecht [1826]. Étudiant, Liebknecht avait participé à la Révolution allemande de 1848-1849 dans les corps francs ouvriers, il y avait rencontré Engels. Exilé à Londres après l’échec de la Révolution, il y rencontre Marx, adhère à la Ligue des Communistes. Avec l’amnistie de 1862, il peut retourner en Allemagne. Il adhère à l’Association Internationale des Travailleurs, fondée en 1864, et y rencontre un autre militant, l’artisan tourneur August Bebel [1840]. En 1867 tous deux fondent le Sächsische Volkspartei, (Parti populaire saxon) puis en 1869 le Sozialdemokratische Arbeiterpartei (SDAP, Parti social-démocrate des travailleurs), quise réclame des thèses marxistes.
August Bebel, député au Reichstag, fut accusé de haute trahison pour avoir refusé de voter les crédits de guerre en 1870, et condamné à deux ans de prison.
En 1875, le SDAP fusionne avec la socialiste réformiste ADAV (Allgemeiner Deutscher Arbeiterverein, Association générale des travailleurs allemands) pour former le SAP (Sozialistische Arbeiterpartei, Parti ouvrier socialiste)

« Nos lettres d’Espagne nous seront fournies par le citoyen Digeon, le proscrit de Décembre, qui, à la suite du mouvement communaliste de Narbonne, fut en 1872 acquitté, par la cour d’assises de Rodez, après avoir prononcé une si courageuse défense. »
Cf. deux articles dans la catégorie : Communes de 1870-1871
Commune de Narbonne - Discours de Digeon
Jaurès sur la Commune de Narbonne

« Nos correspondances de Suisse, d’Angleterre, de Russie, d’Amérique, sont également confiées à des hommes de savoir solide et de fortes convictions, grâce auxquels nous serons tenus intégralement au courant de tout ce mouvement social étranger sur lequel il est si difficile d’obtenir, dans notre pays, des renseignements sincères et précis. »

 On trouve dans ce n°1 de L’Égalité, les premières formulations du collectivisme guesdiste. Nous sommes à la veille du Congrès ouvrier de 1877. Pour mesurer la distorsion entre ce mouvement socialiste collectiviste naissant, entièrement pour l'heure intellectuel, et l'idéologie des organisations ouvrières alors tolérées, on consultera sur ce blog la catégorie :

http://merlerene.canalblog.com/archives/mouvement_ouvrier_annees_1870/index.html

Voici l'article de l'Égalité :

« Le Collectivisme

Le collectivisme, dont l’idée, en France du moins, a été jusqu’à présent plutôt pressentie que formulée, peut se fonder, économiquement parlant, sur cette distinction :
L’avoir humain a deux sources, la nature et le travail.
Par nature nous entendons toute la matière première du globe et ses forces naturelles qui, n’était la création de personne et formant d’autre part la condition d’existence de tous, constituent le fonds commun de l’espèce.
Par travail, nous entendons l’action de l’homme pour connaître et s’approprier, ou faire servir à son usage cette matière et ces forces.
L’avoir humain d’autre part peut se diviser de l’aveu des économistes les plus éminents :
1° En capital ou somme des valeurs de production, terre, machines, etc. Sous cette dénomination de capital, nous comprenons aussi les forces productives sociales ou ensemble des découvertes, des inventions et des applications dont les générations successives ont doté l’humanité ;
2° En richesses ou somme des valeurs de provision, de consommation et d’agrément.
Par l’étude des phénomènes de la production, nous n’avons pas de peine à nous convaincre que, dans les conditions économiques présentes et surtout futures, le travail, pour atteindre son maximum de productivité, doit se servir des forces dites économiques, comme l’association et la division du travail, les machines, etc. ce qui nécessite de grandes agglomérations de capital et de travailleurs ; le travail individuel est de plus en plus remplacé par le travail collectif.
Or, à qui appartiendra ce capital aggloméré ?
A des capitalistes ?
Ce serait organiser un nouveau servage agricole-industriel.
Aux travailleurs eux-mêmes ?
Ce serait substituer au régime de la concurrence individuelle qui nous écrase, un régime de concurrence corporative qui ferait aussi des travailleurs une bataille dans laquelle les corporations les plus fortes réduiraient fatalement les plus faibles aux privations et à la subordination.
Pour parer à ces deux périls, il n’y a qu’un moyen, c’est de reconnaître que tout ce qui est capital est propriété collective, c’est-à-dire inaliénable entre les mains, soit de la commune, soit d’une organisation sociale plus centrale, et ne pouvant être confiée aux libres associations des travailleurs moyennant certaines redevances et certaines garanties sauvegardant les intérêts et les droits de la collectivité.
En ce qui touche les richesses, comme il n’y a aucun inconvénient pour la société à ce que chacun des membres jouisse à sa manière de la part de valeur qui lui est attribuée par son travail (attendu que dans l’organisation collective, chacun sera assuré d’une instruction intégrale et professionnelle, d’un travail attrayant et très-productif, et, s’il est impropre au travail, d’un entretien suffisant), nous croyons que les richesse peuvent et doivent être au moins pour longtemps encore, possédées individuellement, et ce pour garantir la liberté de l’action personnelle. Il ne faut pas oublier que les richesses telles que nous les entendons, n’étant pas productives, leur accumulation par un individu ne saurait nuire à la collectivité. Tel collectionneur des tableaux, tel autre des livres, des plantes rares, etc. Qu’est-ce que cela peut faire ? Mais l’on pourra accumuler des bons de travail, pour se procurer de longues années d’oisiveté ? Peu importe encore. En tous cas, on pourrait prévenir cet abus par une simple mesure administrative, en vertu de laquelle les bons de travail ne seraient échangeables que pendant trois ou cinq ans.
Pour en revenir à la personnalisation des richesses, qui distingue le collectivisme du communisme, que voulons-nous en effet ?
L’expansion et le perfectionnement de l’être humain. Cette expansion et ce perfectionnement ne peuvent être obtenus que par la plus grande liberté personnelle possible, ainsi que par la pratique de la plus large solidarité.
Par la collectivité du  capital et l’association dans le travail, la solidarité humaine est assurée.
Par la possession individuelle des valeurs (par ceux qui les ont produites), l’indépendance est garantie.
Et le problème du bien-être de tous par le travail et dans la liberté, sera par suite résolu dans tous ses termes. »

À noter qu'en décembre, le journal publiera des extraits du Capital de Karl Marx. 

L’Égalité présente aussi dans son n°1 une ébauche de programme politique :

« Ce que nous voulons

Les révolutions de 1789 et de 1848 dont se réclament aujourd’hui es conservateurs eux-mêmes en appellent une troisième qui les complète et en soit, pour ainsi dire, la sanction.
C’est cette nouvelle révolution, inévitable, que nous voulons et dont l’insurrection lyonnaise de 1831, les journées de juin 1848 et l’explosion du 18 mars 1871 constituent les signes avant-coureurs.
A l’égalité devant la loi proclamée il y a quatre-vingt-huit ans ;
A l’égalité devant le scrutin, proclamée il y a  vingt neuf ans ;
Nous voulons ajouter, sinon l’égalité organique et matérielle qui est affaire de temps, de beaucoup de temps, au moins l’égalité devant les moyens de développement et d’action.
Les droits ne sont que des paroles vaines pour qui manque des moyens de les faire valoir, écrivait Mazzini en 1842.
Et par suite de l’inégalité des moyens que les révolutionnaires de 89 et de 48 n’avaient pas faite mais qu’ils eurent le tort de respecter, de consacrer l’égalité des droits civils et politiques qu’ils décrétaient était et devait rester lettre morte pour l’immense majorité du corps social.
La liberté individuelle devenait une réalité pour la classe possédante qui n’était menacée dans la libre disposition d’elle-même que par les lettres de cachet. Mais pour l’ouvrier, obligé s’il veut manger et donner à manger à sa femme et à ses enfants, de se vendre, de vendre ses fatigues, sa santé, sa vie, à un prix sans proportion aucune avec les valeurs par lui créées, elle n’était qu’un mensonge.
Mensonge également la propriété que la Constitution du 1791 range parmi « les droits naturels et imprescriptibles de l’homme », pour qui non-seulement ne possède rien mais ne se possède pas lui-même et doit servir d’instrument à la fortune d’autrui !
Mensonge la sûreté que la même Constitution définit « protection accordée par la société à chacun de ses membres pour la conservation de sa personne et de ses propriétés ! » Le prolétaire n’a pas de propriété, et quant à sa personne, la société ne le protège ni contre la faim, résultat du chômage, ni contre l’avilissement des salaires amené par la concurrence illimitée, ni contre la mort prématurés dans les puits à charbon, les mines de mercure, les soufrières, etc.
Mensonge la liberté de conscience pour qui manque du développement intellectuel, scientifique sans lequel la conscience, c’est-à-dire une opinion raisonnée, positive, n’est pas possible !
Mensonge l’accessibilité de tous aux fonctions publiques pour la masse des salariés éloignés par la misère des écoles supérieures, des facultés, pour ne pas dire des écoles primaires, et condamné à l’atelier, à la manufacture, à la mine dès l’âge de dix ans !
Mensonge la liberté du travail, d’après laquelle « aucun genre de culture, de commerce ne saurait être interdit à l’industrie des citoyens » pour qui n’a ni terre, ni capital, ni crédit !
Mensonge l’électorat pour qui ne sait pas lire ou est à la merci d’un maître qui lui demande son bulletin de vote !
Mensonge l’éligibilité pour qui a conscience de son ignorance et ne donnerait pas à lui-même sa voix !
Faire de ces divers mensonges autant de vérités pour tous, - et ce de la seule façon dont la chose puisse se faire, c’est-à-dire en assurant aux facultés d’un chacun un égal développement et un champ égal d’application, - voilà ce que nous voulons et ce que veulent avec nous, avant et plus que nous, pourrait-on dire, la justice et l’intérêt général.
Que notre tentative soir juste, c’est ce que nos adversaires mêmes, les bourgeois de l’heure présente, ne sauraient contester, eux qui ont accompli à la fin du siècle dernier, dans cette petite société qui est la famille individuelle, la révolution que nous voulons accomplir – et que nous accomplirons, qu’on n’en doute pas – dans la grande famille humaine qui est la société.
L’ordre familial d’avant 89 comme l’ordre social d’aujourd’hui était basé sur l’attribution à quelques privilégiés, remise au hasard de la naissance, de la totalité des ressources du groupe, à l’exclusion et au détriment des autres membres, de beaucoup les plus nombreux.
C’est ce qu’on appelait le droit de primogéniture ou d’aînesse.
Et le premier usage que fit de sa victoire le Tiers-Etat, de rien devenu tout, ce fut d’abolir les droit d’aînesse, ce fut, pour me servir d’une expression de M. Gambetta, « de faire disparaître cet attentat qui consistait à dépouiller les uns au profit d’un seul dans les familles, pour satisfaire l’orgueil de la race, » et d’appeler tous les membres de la communauté à une part égale dans le patrimoine commun.
Or, nous ne poursuivons pas autre chose.
Nous voulons à notre tour faire disparaître cet attentat plus énorme encore, qui consiste à dépouiller dans la société le plus grand nombre au profit du plus petit, pour satisfaire l’oisiveté de quelques-uns ; nous voulons abolir le droît d’aînesse d’une classe et appeler chaque homme à une égale jouissance du patrimoine de l’humanité restitué à l’humanité.
Si la substitution de la famille égalitaire à la famille féodale d’autrefois était commandée par l’équité, comment la substitution  de la société égalitaire à la société féodale d’aujourd’hui pourrait-elle ne pas l’être ?
Que, d’autre part, l’intérêt public, social, doive trouver sa satisfaction dans la réalisation de notre programme, c’est ce qu’à défaut de la science le simple bon sens suffirait à établir.
Qui dit facultés dit forces, c’est-à-dire productivité et richesses. Que penserait-on d’un propriétaire qui laisserait en friche la majeure partie de ses terres, d’un éleveur qui laisserait décimer et épuiser par la faim les neuf dixièmes de ses troupeaux ? Qu’ils sont fous à lier, qu’ils méconnaissent leur intérêt le plus vital. C’est cependant ce que fait, aux applaudissements de ses exploiteurs, la société actuelle lorsqu’elle laisse en friche l’intelligence du plus grand nombre de ses membres, lorsqu’elle laisse la misère paralyser ou briser leurs muscles. Et vouloir, comme nous le voulons, qu’il soit mis fin à un pareil état de choses, que les facultés d’un chacun, indistinctement, soient désormais assurées de leur développement intégral, c’est vouloir que la productivité humaine soit portée à son maximum.
D’un autre côté, sans matière première sur laquelle s’appliquer, l’activité cérébrale et musculaire, si exercée, si développée qu’on le suppose, est absolument et nécessairement stérile : c’est une roue tournant dans le vide. Or, dans les conditions présentes, cette matière première, ce capital accaparé, monopolisé par quelques-uns, n’est livré au travail fécondant que dans la mesure qui convient à ces quelques-uns. Le fonds de production, pour parler le langage économiste, est abandonné à l’arbitraire de l’intérêt individuel. Et vouloir qu’il en soit autrement, que le capital désindividualisé, soit mis tout entier et toujours à la disposition de l’activité productrice de tous, c’est vouloir que la production sociale soit portée à son tour à son maximum.
La voie dans laquelle nous avons la prétention d’engager la démocratie française, le but que nous donnons d’ores et déjà à ses efforts, correspondent donc, je le répète, à des exigences d’ordre moral et matériel à la fois.
Ce que nous voulons n’est pas seulement équitable, l’équité même ;
Ce que nous voulons est possible ;
Ce que nous voulons est nécessaire.
Et c’est pourquoi il faudra bien, de gré ou de force, que nous finissions par l’obtenir. »