cf. quelques textes de Malon sur ce blog : Benoît Malon

 

1880

 

Malon vers 1880. Photo :
http://www.benoitmalon.org/association-des-amis-de-benoît-malon/

 

Singulier et remarquable itinéraire que celui de Benoît Malon : ce fils de paysan pauvre du Forez, petit pâtre avide de savoir, un temps tenté par le séminaire, brièvement commis à Lyon, et bientôt ouvrier d'usine de teinturerie à Paris, militant internationaliste en cette fin d'Empire, ce qui lui vaut la prison, animateur de grèves et bientôt député de Paris et membre actif de la Commune (il fait partie de la minorité anti-autoritaire opposée au Comité de Salut public). Exilé pour échapper à la répression de la Commune, Malon vit de divers travaux (manuels et de plume) en Italie et en Suisse, où il est initialement proche des internationalistes libertaires de la Fédération jurassienne. 

Sur le séjour de Malon en Suisse, on consultera Marc Vuilleumier (Université de Genève) : « Benoît Malon et l’exil en Suisse », in Du Forez à la Revue socialiste, Benoît Malon (1841-1893), Réévaluation d’un itinéraire militant et d’une œuvre fondatrice, publications de l’Université de Saint-Étienne, 2000, Actes du colloque de 1999

Cette intervention de 1876 marque sa rupture avec les Jurassiens.
On sait que, à partir de 1868, deux écoles socialistes s’affrontèrent dans l’Association  internationale des travailleurs, et que cet affrontement aboutir à la scission de 1872. On trouvait du côté des partisans de Marx la plupart des socialistes allemands, les blanquistes français et une partie des socialistes russes et américains. Les partisans de Bakounine étaient au départ majoritaires chez les socialistes suisses, belges, hollandais, espagnols, italiens.
Les marxistes, partisans de l’État ouvrier se disaient collectivistes, mais leurs adversaires bakouniniens les définissaient comme communistes autoritaires, et eux mêmes se définissaient comme communistes non-autoritaires, partisans de la libre fédération des communes et de l’autonomie des groupements ;  ils estimaient être les seuls à pouvoir se réclamer légitimement du collectivisme ; ils s'appelaient collectivistes que ceux qui, comme eux, inscrivaient à leur programme la destruction de l’État, fut-il ouvrier.
Exilé en Suisse au lendemain de la Commune, Malon avait d’abord, on l'a vu, partagé les thèses des collectivistes non autoritaires (ce qui fut aussi le cas de Guesde).
Malon se dégagera progressivement des thèses jurassiennes, et il fait le point notamment dans une lettre adressée à la Fédération jurassienne, qui le publia dans les n°18 (30 avril 1876) et 19 (7 mai 1876) de son Bulletin. Le cosignataure de la lettre est Joseph Favre, de Genève, cuisinier bientôt de réputation internationale, et militant internationaliste.

 

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Lettre adressée au meeting de Lausanne, réuni le 18 mars 1876,

par Joseph Favre et B. Malon.

 

Compagnons,

Nous croyons de notre devoir de vous envoyer le résultat de nos réflexions sur votre ordre du jour.
Comment définir l’idée communale ?
Elle renferme, tous l’ont reconnu, un principe à la fois politique et social. Le principe politique est clair ; c’est substituer à l’organisation autoritaire, l’organisation fédérative ; en d’autres termes, remplacer l’État par la fédération des groupes et des communes. Bien que moins dégagé encore, le principe social du communalisme est déjà saisissable ; il n’est autre que le collectivisme, que l’on peut, croyons-nous, expliquer sommairement ainsi :
L’avoir humain a deux sources, la Nature et le Travail.
Par Nature, nous entendons toute la matière première du globe et ses forces naturelles ;
Par Travail, nous entendons l’action de l’homme pour connaître et s’approprier cette matière et ces forces.
Nous croyons, avec d’éminents économistes et d’éminents socialistes, que l’avoir humain se divise :
1° En capital ou somme des valeurs de production ;
2° En richesses ou somme des valeurs de provision, de consommation et d’agrément.
Par l’étude des phénomènes de la production, nous n’avons pas de peine à trouver que, dans les conditions économiques présentes et surtout futures, le travail, pour être suffisamment productif, doit se servir des forces dites économiques, comme l’association et la division du travail, les machines, etc. Ceci nécessite de grandes agglomérations de capital et de travailleurs ; le travail individuel est de plus en plus remplacé par le travail collectif.
Or, à qui appartiendra ce capital aggloméré ? À des capitalistes ? Ce serait organiser un nouveau servage agricole-industriel. Aux travailleurs eux mêmes ? Ce serait substituer, au régime de la concurrence individualiste qui nous écrase, un régime de concurrence corporative qui ferait aussi du travail une bataille, où les fortes corporations réduiraient les faibles aux privations et à la subordination.
Ne pourrait-on pas éviter ces deux inconvénients, en reconnaissant que tout ce qui est capital est propriété collective, c’est-à-dire inaliénable entre les mains soit de la Commune, soit de toute autre organisation sociale, et ne pouvant qu’être confiée aux libres associations des travailleurs, moyennant certaines redevances et certaines garanties sauvegardant les intérêts et les droits de la communauté ?
En ce qui touche les richesses, comme il n’y a aucun inconvénient pour la société à ce que chacun de ses membres jouisse à sa manière de la part de valeur qui lui est attribuée (attendu que, dans l’organisation collectiviste, chacun sera assuré d’une instruction intégrale et professionnelle, d’un travail attrayant et très productif, et, s’il est impropre au travail, d’un entretien suffisant), nous croyons que les richesses peuvent et doivent être possédées individuellement, et cela pour garantir la liberté de la volonté et de l’action personnelle. Il ne faut pas oublier que les richesses n’étant pas productives, leur accumulation par un individu ne saurait nuire à la communauté. Tel collectionne des livres, tel autre des tableaux, des plantes rares : qu’est-ce que cela nous fait ? Mais l’on pourrait accumuler des bons de travail, pour se procurer de longues années d’oisiveté ? Peu importera encore. En tous cas, on pourrait prévenir cet abus par une simple mesure administrative en vertu de laquelle les bons de travail ne seraient échangeables que pendant trois ou cinq ans.
Pour en revenir à la personnalisation des richesses, que voulons-nous en effet ? L’expansion et le perfectionnement des êtres humains. Cette expansion et ce perfectionnement ne peuvent être obtenus que par la plus grande liberté possible, ainsi que par la pratique de la plus large solidarité.
Par la collectivité du capital et l’association dans le travail, la solidarité humaine est assurée.
Par la possession individuelle des valeurs produites, l’indépendance est garantie.
Reste maintenant à nous occuper des moyens, ce qui est bien autrement difficile. Ici le parti socialiste est bien divisé. Les uns, voyant dans l’État la plus haute, la plus puissante résultante du développement historique, veulent se servir de ce même État pour réaliser l’égalité sociale.
Les autres, ne voyant dans l’État qu’une machine d’oppression, veulent le supprimer purement et simplement, laissant aux divers groupes sociaux le soin de pourvoir à leurs intérêts par une fédération générale d’où sortirait une société vraiment égalitaire et libre.
De ces deux principes opposés découlent naturellement des agissements politiques contraires ; de là les luttes intestines qui déchirèrent le parti socialiste internationaliste. Pour les premiers, les prolétaires doivent entrer progressivement dans l’État autoritaire et ne négliger aucun moyen pour atteindre ce résultat ; les seconds disent carrément aux travailleurs : Abstenez-vous de la politique bourgeoise, même quand elle prend des allures progressistes, éclairez-vous mutuellement, organisez vos forces, et, quand le jour sera venu, vous vous ébranlerez, non pas pour transformer l’État, mais pour le détruire et lui substituer vos fédérations égalitaires.
Nous ne voulons pas nous poser en faiseurs de synthèses, d’autant moins que nous venons demander des solutions et non en proposer, mais nous nous reconnaissons le droit d’étudier les faits, de rechercher leur signification et de profiter de leurs enseignements; nous croyons même que c’est un devoir.
Nous assistons à la plus grande crise mentale de l’humanité.
Le spiritualisme, battu en brèche par la science, est lentement refoulé par l’expérimentalisme ; nous pouvons suivre le progrès de ce mouvement non pas seulement dans le socialisme (qui, après avoir pendant cinquante ans pris part à l’orgie de spiritualisme qui pour le malheur de l’humanité commença en 1793 avec la puissance jacobine, s’est transformé sous l’action vivifiante de la philosophie matérialiste), mais encore chez nos ennemis eux-mêmes. À l’État simplement répressif, tel que le conçurent, par exemple, Charles-Quint, Louis XIV, Napoléon Ier et autres tyrans de la même espèce, un homme d’État allemand a voulu, reprenant la pensée de Frédéric II et de Hegel, substituer un État méthodique, rationnellement et intelligemment compressif ; et voilà que la France est à la veille de faire l’expérience d’un État positiviste, qui prendrait pour base ce qui est, en le vivifiant par des réformes progressives, mais secondaires, et aurait pour but l’endiguement de la révolution ou, pour parler plus exactement, le refoulement du socialisme et l’éternisation de la forme actuelle de la propriété, de laquelle pourtant découlent tous nos maux.
Que faire devant ce fait nouveau ?
En voulant trop suivre la politique de l’écart absolu, n’est-il pas à craindre que le parti socialiste, que les travailleurs agricoles et industriels, les premiers surtout, ne suivent la bourgeoisie dans son évolution nouvelle, si le drapeau socialiste n’est pas à toute occasion, et surtout chaque fois qu’il s’agit de marcher en avant, déplié au milieu d’eux ?
Les forces vives de l’humanité ont besoin de mouvement pour se développer, et si, en même temps qu’un idéal, le socialisme n’est pas une action quelquefois révolutionnaire, ou quelquefois progressiste selon les circonstances, mais constante, ces forces vives lui échapperont pour passer dans les mains des parlementaires et des intrigants politiques, ce qui serait un double malheur. 
Reste à déterminer ce que devrait être cette action, et nous voudrions voir le meeting s’en occuper.
Ce sont là de graves questions que, selon nous, il importe d’étudier.
La république radicale est-elle le champ de bataille de la république révolutionnaire, et une phase inévitable de la transformation sociale ? ou bien, ainsi que le prétendent certains anarchistes, est-elle — comme perfectionnement d’une chose mauvaise, l’État — une simple rétrogradation ?
Ne peut-on pas objecter aux partisans de cette dernière opinion :
1° Que lorsqu’on n’a pas la république, on veut d’abord la conquérir ; c’est perte de temps ;
2° La monarchie attaque et corrompt les forces vives d’une nation, une république passable les développe ; il se fait toujours plus de socialistes sous une république que sous une monarchie.
Un dernier mot.
N’y a-t-il pas une distinction à faire entre l’État politique et l’Etat économique ?
La nécessité d’abolir le premier par la destruction, au nom des grands intérêts du genre humain, de ses principaux organes : armée, magistrature soldée, police centrale, etc., ne saurait faire de doute ; mais le progrès des temps a introduit dans l’organisation politique une foule de services administratifs et répartitifs, comme les bibliothèques, les postes, les télégraphes, les observatoires, les poids et mesures, etc., qu’il importe de réformer ou transformer, mais non d’abolir ; et même le socialisme tend à augmenter le nombre de ces services publics, dont un grand nombre, il est vrai, seront communaux, mais dont aussi un certain nombre doivent être régionaux, nationaux ou continentaux ; c’est ce qui a fait dire avec beaucoup de raison au compagnon De Paepe que le socialisme tendait à substituer à la centralisation politique une centralisation économique. Ceci admis, suffirait-il, pour réaliser l’égalité sociale, de déclarer, un jour de révolution, que l’État est aboli, et que les groupes et les communes sont chargés de pourvoir à leurs intérêts comme ils l’entendront ? Selon nous, il y aura d’autres mesures à prendre, qui sortent du programme anarchiste.

Compagnons,
Tels sont les graves problèmes sur lesquels nous avons voulu appeler votre attention, et nous lirons avec intérêt les avis que vous émettrez, nous réservant comme de juste de les discuter.
Quant à présent, nous pensons que les socialistes doivent s’abstenir d’impuissantes déclarations doctrinales, et travailler, par la propagande individuelle, à la reconstitution et à l’agrandissement du parti socialiste, en France surtout, ce qui va devenir possible.

Salut et solidarité.

Joseph Favre, B. Malon, membres de l’Internationale.
[Il s'agit évidemment de l'Internationale bakouninienne, l'autre s'étant dissoute en 1876