Unknown

 Abbatiale de Conques, le Curieux

J’aime plonger dans les biographies de ceux qui ont compté (peu ou prou) dans le monde culturel des trois derniers siècles. C'est-dire, de façon peut-être contradictoire avec ce qui va suivre, que lire des biographies est une addiction qui m'éclaire sur le monde, sur les autres, et donc sur moi.  
En parcourant ces biographies, je suis toujours impressionné par la fréquence, l’abondance et la variété de ces correspondances (écrites à la main !), et par le soin avec lequel ces épistoliers, non seulement conservaient les lettres qu’ils recevaient, mais aussi le double de celles qu’ils envoyaient.
Pensaient-il ainsi, modestement ou immodestement, œuvrer pour la postérité ? Se seraient-ils douté que leurs lettres, dans le meilleur des cas, finiraient aux Archives nationales, ou, dans le pire, seraient vendues par des héritiers ou par des amants-amantes survivants et peu scrupuleux, les exemples abondent.
Je suis toujours un peu gêné en lisant une lettre qui ne m’était pas destinée. De même que, si vous permettez le ricochet, adepte résolu  de la recherche archéologique, je suis parfois gêné par le viol des sépultures de ceux qui croyaient gagner leur immortalité en s’enclosant à jamais. 
Pour le biographe, (dont la quête et le plaisir se rapprochent à maints égards de ceux de l’enquêteur policier), les lettres, plus que les documents de presse et d’archives qui n’émanent pas de l’auteur, sont censées nous faire pénétrer le plus en avant dans la vérité. Elles ont ainsi fourni matière à une foule de commentateurs, thésards, biographes, nécrophages qui, pour le meilleur et parfois pour le pire, revisitent ces parcours de créateurs à l’obscure clarté de leur correspondance (obscure, car bien naïf celui qui, quelle que soit la sincérité de l’auteur, croit à l’adéquation totale des mots à la vérité).
Plus grave peut-être, bien des lecteurs « cultivés » s’en tiennent à parcourir avec intérêt des biopics, fondés en bonne part sur de telles correspondances, sans entrer vraiment dans ce qui est essentiel, l’œuvre. En bonne logique, la connaissance de l'œuvre devrait être première, et la bio ne devrait survenir que pour aider à mieux la situer et la comprendre. À condition qu’une intrusion par trop démystificatrice (il n’y a pas de grand homme pour son valet de chambre) dans la vie privée de l’auteur ne vienne pas fausser cette compréhension de l’œuvre…
D’ailleurs, allez je me fais l'avocat du Diable, est-il fondamental de connaître intimement l’auteur ? Était-il vraiment indispensable que je m'enfonce dans les biographies de Joyce ou d'Aragon ?
Combien d'écoliers de ma génération, (récitation aidant), connaissent par cœur des centaines de vers de La Fontaine ou de Hugo, sans être rentrés dans l'intimité de ces auteurs... Combien de lycéens de ma génération peuvent encore réciter du Racine, du Molière, du Corneille, du Lamartine ou du Victor Hugo, sans être jamais rentrés dans l'intimité de ces grands Classiques... Et les innombrables qui, avec Ferrat et Ferré, ont chanté de l'Aragon, avaient-ils besoin de connaître les tenants et aboutissants de la vie de l'auteur ?
Mais bon, la récitation n'est plus de mode… Et de toute façon, pour les biographes de l’avenir, il y a fort à parier que le stock de lettres ne pèsera guère, en regard des messages électroniques fugitifs…